TRIBUNE. « ART ORIENTE OBJET » : BANALISER LA VIE

TRIBUNE :« Art orienté objet » : banaliser la vie

Les e-mail de la part de jeunes artistes m’invitant aux vernissages de leurs expositions sont mon quotidien. Je prends la plupart du temps la peine de visiter le blog ou le site du destinateur. S’agissant de la dernière invitation en date, voici ce que j’ai lu :

« Je cherche à créer une tension  entre réalité et imaginaire, évoluant sur la frontière qui va du banal fabriqué au désenchantement masqué. J‘offre au regardeur un univers quasi-semblable mais à observer sous un angle légèrement différent

Cette déclaration m’a paru d’une telle banalité qu’elle m’a fait sourire. Elle pourrait être l’argument de vente de quelques bon milliers d’artistes français depuis au moins les années 1990. Sous l’impulsion de Marcel Duchamp, Marcel Broodthers, de l’objet surréaliste (Man Ray, Victor Brauner et tant d’autres), cette manière de nous re-présenter notre propre réalité, de vouloir rendre intéressante, ou au moins amusante notre harassante quotidienneté par des « décalages de point de vue » est devenu un véritable topos de l’ « art contemporain », pour lequel Bertrand Lavier, Art Orienté Objet ou encore le groupe Présence Panchounette ont été relativement pionniers.

Lorsque je visitais encore des expositions d’ « art contemporain » présentant ce genre d’objets dans les lieux dédiés, je me faisais souvent la remarque en sortant que la rue, tout ce qui la composait, les voitures, les passants que je croisais, les arbres, la brise sur mon visage, mon propre corps me semblaient plus réels, plus présents que jamais, et que s’il fallait trouver un intérêt à tous ces objets dévitalisés de l‘ « art contemporain », ce serait de nous donner envie de fuir bien vite les Frac, les centres d’art, les galeries, les musées pour faire cette chose pourtant si simple : vivre.

Souvenons-nous des Rotoreliefs brevetés par Marcel Duchamp : leur première exposition n’a pas eu lieu dans un musée, mais sur un stand du concours Lépine en 1935. Cela devait beaucoup amuser les enfants, et les visiteurs pouvaient apprécier leur intérêt scientifique et non artistique : mis en rotation, certains motifs circulaires produisent une impression de relief. Transposés dans un musée, les Rotoreliefs perdent tout leur intérêt, et l’amateur pourra les regarder tourner jusqu’à mourir d’ennui, et le spectre du gagman français à l’humour tongue in cheek rira sous cape. Souvenons-nous aussi que Duchamp a expliqué lors d’une interview pour l’émission télévisée belge « Signe des temps » en 1966 que le readymade a été le résultat d’une réflexion très personnelle sur l’art, ne prétendant aucunement à l’universalité, et l’artiste français de conclure sur cette question par ces mots : « mais souvenez-vous : je ne veux surtout pas faire du readymade une école, loin de là ». De la même façon, Pierre Schaeffer a posément dit lors d’une interview visible sur le site Internet de l’Ina, à quel point la musique concrète constituait pour lui une véritable catastrophe musicale : le musicien, théoricien du son enregistré et des médias écoutait Mozart, Beethoven, pas de la musique concrète. Mais dans ces deux cas, les déclarations des prophètes ne suffisent heureusement pas à périmer la totalité du travail des zélotes qui ont fait de leurs découvertes un credo : de même qu’une pièce de musique concrète est intéressante quand elle sait équilibrer la nature indicielle du son et sa musicalité propre dans le cadre de ce grand invariant de l’histoire de la musique qu’est la composition, un objet surréaliste relevant du readymade comme Objet à détruire de Man Ray, refabriqué en 1965 sous le titre d’Objet indestructible, fait de la photographie d’un œil monté sur un métronome, est d’une grande richesse poétique (plutôt qu’ « artistique », ce terme renvoyant trop directement à l’exigence d’un savoir-faire d’ordre technique). De cette façon, il n’est pas hasardeux que Marcel Broodthaers ait été poète avant de se lancer dans une carrière d’artiste, et le fait que sa première œuvre exposée consistait en son dernier recueil de poème noyé dans du plâtre  ne signifie pas qu’il ait fait cyniquement de l’art (entendu comme « poésie matérialisée ») : les projets entamés en 1968 liés au Département des aigles sont d’un intérêt poétique et anthropologique indéniable (plutôt qu’ « artistique », encore une fois). De la même façon, Robert Filliou se qualifiait d’ « artiste-poète » et non pas d’artiste tout court : pris seul, ce qualificatif semble toujours insuffisant.

Il me semble qu’aujourd’hui cette part de poésie, s’agissant de l’utilisation, du détournement, de l’association incongrue d’objets usuels, s’est largement perdue, et peu d’artistes oeuvrant dans ce domaine savent nous donner des équivalents contemporains d’œuvres d’une intelligence poétique telle que celle d’Objet à détruire ou À bruit secret (1916, il existe une réplique datée de 1964) de Duchamp. Trop souvent on s’arrête au Witz freudien, à l’ingenium antique, à l’hubris d’Hercule, au rébus, à l‘humour : en un mot, on « fait de l‘esprit » pour pas cher. Pour prendre l’exemple des œuvres très nombreuses employant des animaux empaillés, l’argument selon lequel elles « interrogent » (lorsqu’on lit un tant soit peu la critique, il semble que l’œuvre d’ « art contemporain » « interroge » beaucoup sans qu’on en tire beaucoup de conclusions…)  le rapport incertain de l’animal à l’humain, de la nature à la culture paraît un peu court. Que les artistes trouvent en ce motif un intérêt n’est toutefois pas chose mauvaise en elle-même, et l’anthropologie (plutôt que l’histoire de l’art, une discipline dont l’existence se justifie de plus en plus difficilement à mesure que les hiérarchies, la particularisations des pratiques et des genres se brouillent) dira un jour la signification de cet engouement dans un contexte historique particulier ; on peut en dire autant pour les têtes de mort et les phrases écrites au néon. Et ici se pose le problème de la voix de l’ « artiste contemporain » en tant qu‘auteur : peut-être devrait-on lui donner plus souvent la parole pour lui permettre de tenter d’expliquer finement la manière dont il investit intellectuellement, affectivement un motif qui semble marquer une époque. Il est tout à fait intéressant du point de vue de l’imaginaire collectif que cet ensemble de motifs empruntés à la taxidermie soit si prégnant qu’un designer, Sylvain Wavrant, se le soit approprié pour fabriquer des accessoires de mode.

Quoi qu’il en soit, à la suite de l’Ut pictura poesis horatienne, mon avis est que si l’on peut faire œuvre poétique à partir de n’importe quel objet de la nature ou de n’importe quel œuvre d’art (on comprend bien à la lecture de l’Aesthetica (1750) de Baumgarten que le sensible dans sa totalité, et pas seulement l’objet fabriqué par l’homme, peut être l’objet d’une attention esthétique ; de la même façon les œuvres d‘art n‘occupent qu‘une maigre partie de la colossale Histoire naturelle de Pline l‘Ancien), la réciproque ne se vérifie que très exceptionnellement. Peut-être cela peut-il s’expliquer par les rythmes toujours plus rapides que nous impose la société actuelle, au travail comme ailleurs, par l’habileté des médias de masse à capter par mille stratagèmes notre attention, et d’empêcher nos imaginaires de se déployer de manière autonome, de s’épanouir. La poésie demande un temps dont, peut-être, l’ « artiste contemporain »  n’a pas la jouissance. »

Yann Ricordel

Visuel : Marcel Duchamp, Rotorelief (1926)

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