TRIBUNE : LA CERAMIQUE GRECQUE ANTIQUE ET « L’ART CONTEMPORAIN »

RAL 5015 xavier-veilhan

TRIBUNE : La céramique grecque antique et l’ « art contemporain ».

« Les symboles sont des jetons que les hommes se passent. » Carl Andre

La céramique grecque antique à mis environ un siècle pour passer très progressivement, avec d’innombrables phases dans les méthodes de cuisson, dans l’affinement des traits stylistiques, du décor à figure noire à celui à figure rouge.

En la mettant en regard avec nos œuvres d’ « art contemporain », on peut essayer de distinguer quels sont leurs différences et leurs points communs. Ce qu’elles ont en commun, c’est de, à leurs époques respectives, revêtir une valeur d’échange et de participer, au même titre que n’importe quel objet (« c‘est une situation constante pour nous que d‘être environnés d’objets », dit Michael Fried), à une économie matérielle. Leurs principales différences et que l’œuvre d’ « art contemporain », héritière de l’œuvre de l’âge moderne, n’a pas la fonction directement usuelle que pouvait avoir la céramique grecque, et que si cette dernière procurait un agrément visuel et possédait un pouvoir d‘évocation par l‘iconographie mythologique qui lui était liée, ils étaient sans commune mesure avec l’emphase interprétative, indexée sur l’unicité de l’objet et sur sa supposée vocation à divulguer une « vérité » inaperçue de notre temps, dont l’œuvre d’ « art contemporain » est l’objet (ladite emphase venant elle-même comme une valeur ajoutée).

Ensuite, l’intensification et la lente globalisation des échanges, les progrès techniques, particulièrement en matière de communication, ont induit dans le monde occidental ce que l’on nomme communément « accélération de l’histoire », et ont progressivement imposé à l’œuvre la nécessité d’une valeur de nouveauté : « L’un des commandements de la modernité peut se dire : Tu rompras avec la tradition. Depuis Baudelaire, ce commandement est si impératif qu’il a produit sa propre tradition : celle du nouveau. Chaque courant copie, interprète ou transforme le précédent, réduit à un spectre » écrit ainsi Harold Rosenberg dans The Tradition of the New (1959). Ce qu’il faut entendre par « tradition », c’est, dans le domaine artistique comme ailleurs, la nécessité de construire par transmission de savoir une histoire avançant dialectiquement : par exemple, on peut dire de Platon qu’il fonde la tradition philosophique occidentale en étant, d’après nos connaissances, le premier à philosopher en fonction de la parole de ses prédécesseurs (Socrate et présocratiques). Ainsi, de nos jours, il paraît tout à fait naturel de voir des tendances contemporaines les unes des autres se succéder, chaque artiste y apportant sa nuance, contraint par la double nécessité de satisfaire à une impulsion très personnelle prenant profondément racine dans la psychologie de chacun (ce que l‘on peut nommer après Aloïs Riegl un « vouloir artistique », un Kunstwollen), et celle d’ « être de son temps » pour « se vendre ». Et « être de son temps », c’est nécessairement être anachronique : l‘ « art contemporain », depuis l’avènement de ce que l’on nomme « postmodernité », vit précisément de citation, de répétition, d’interprétation ; vit sur l‘invalidation de l‘idée-même d‘ « avant-garde » allant de pair avec un doute grandissant à l’endroit de l’idée de « Progrès ».

« Le sens philosophique de ce travail est que les choses modernes n’ont pas d’autre essence que le code social qui les manifeste, en sorte qu’au fond elles ne sont jamais « produites » (par la nature) mais tout de suite « reproduites » : la reproduction est l’être de la modernité », écrit Roland Barthes à propos du Pop art dans son texte Cette vieille chose, l‘art… (1982), qui avec entre autres exemples l’idée de « reproductibilité technique » de Walter Benjamin, de « musée imaginaire » malraucien, Ways of seeing de John Berger sont autant de formes d’une prise de conscience induite par une facilité nouvelle à reproduire et à faire circuler les images : de tout temps l’homme a fabriqué des objets qui distinguent ou conjoignent à divers degrés ou pas du tout valeur d’usage et valeur esthétique, qu’on l’appelle « artefact » ou « œuvre d’art contemporain » (il faut noter en passant que l’imitation, le détournement, l’interprétation d’objets archaïques est précisément devenue une tendance dudit « art contemporain »). Et pour suivre Roland Barthes, l’art est décidément une bien « vieille chose » : de la même manière que l’œuvre d’ « art contemporain » trouve en grande partie sa justification dans le commerce marchand dont elle est l’objet (qui a partie liée avec son commerce symbolique et politique : une relecture de L‘échange symbolique et la mort (1976) et de Pour une critique de l’économie politique du signe (1972) de Jean Baudrillard viendrait ici très à propos), qui impose l’innovation, le changement ou au moins son illusion, la céramique grecque mentionnée au début de ce texte était l’objet d’un commerce intensif. Il n’y a pas de différence de nature entre ces choses, même si le prix de cette dernière n’avait rien à voir avec celui du moulage d’une sculpture en ballon de Jeff Koons ou d‘une sculpture de Richard Orlinski.

Concernant ce dernier et pour conclure, il n’y a pas lieu de s’offusquer du fait qu’il ait été acquitté dans le procès que lui a intenté Xavier Veilhan pour concurrence déloyale : ce que font Orlinski et Veilhan dans des styles il est vrai très proches, c’est de donner des images, des documents d’histoire qui renseigneront les prochaines décennies, le siècle prochain et ceux à suivre sur l’imaginaire collectif de notre époque, comme le fait la céramique grecque antique qui demeure, de par l’intérêt scientifique qu’elle continue de susciter, très actuelle. Il n’y a pas non plus lieu d’être exaspéré par le caractère apparemment très transitoire, éphémère de la carrière des « artistes contemporains » qui s’apparente à la succession de ce que l’on appelle les « modes » : il existe effectivement un axe qui commence dans le Système de la mode (1967) décrit par Roland Barthes, qui pour lui était un « système d’objets-signes », pour ensuite, sur une plus longue durée, définir les contours de cultures plurielles, qui peu à peu se solidarisent en une culture unitaire, la somme des cultures finissant par constituer, sur le temps long, une civilisation.

Yann Ricordel

Visuel : sculpture de Xavier Veilhan

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