TRIBUNE : LE « DEVENIR AMBIANCE » DE « L’ART CONTEMPORAIN »

Murakami  Hommage-To-Yves-Klein-

LA TRIBUNE de Yann Ricordel.

Le « devenir ambiance » de l’ « art contemporain »

Une manière de définir le postmodernisme en art serait de dire qu’il a consisté à critiquer ou rejouer parfois dans un registre humoristique les avant-gardes, avec la conscience que ces batailles qu’ont constituées le Suprématisme, le Futurisme, le Cubisme, le Néo-plasticisme n’étaient de toute façon plus d’actualité. C’est là la dimension comique et même cynique d’un postmodernisme qui s’est annexé l’histoire plus ou moins récente de l’art pour « faire passer » ses marchandises.

De son côté, le marketing, et ce depuis au moins la fin des années 60 avec le New Bauhaus à Chicago, le MIT, le Media Lab de Nicholas Negroponte, s’est demandé comment tirer profit de la recherche en arts pour en faire une dimension intégrée du quotidien de nos sociétés capitalistes. Le passage obligé de cette conversion de valeur a bien entendu été le design, non pas tant comme corps de métier que comme approche fonctionnaliste de la création, qui inclue le design graphique, le design d‘objet, le design sonore : on peut lire à ce sujet l‘ouvrage de Vilém Flusser Petite philosophie du design. Malheureusement, le principal continuateur en France de la pensée de Flusser, Abraham Moles, insulté par Guy Debord, accueilli à coups de tomates à l’Université de Strasbourg à la veille des « événements de mai », ami de Pierre Schaeffer (un autre grand penseur français des médias et de la technique) n’est pas parvenu à acclimater en France cette pensée d’un « usage raisonnable » des technologies.

Pendant ce temps aux États-Unis, c’est l’ensemble des sciences humaines, en particulier la psychologie et la sociologie avec Edward T. Hall, qui est au service de la conception non seulement d’objets, mais d’ambiances, de modes de vie (« lifestyles ») facilement assimilables et exportables. Pour ne donner qu’un exemple, les recherches du Media Lab donnent aujourd’hui lieu à la mise sur le marché d’appareils domestiques « intelligents », connectés, résultant directement des recherches menées en domotique au sein du Media Lab, par la société Ambient Devices. On mesure le retard qu’accuse ici les voix qui s’élèvent contre l’instrumentalisation de l’art contemporain par l’industrie des produits de luxe, comme au Centre Culturel Louis Vuitton : ça n’est là que la conséquence logique d’une recherche qui se mène discrètement depuis près de 50 ans, et qui ne fait que commencer. On mesure également à quel point la révolution cybernétique a été mal comprise et minorée en France.

Le CEO d’Ambient Devices s’appelle Pritesh Ghandi, il est Indien, et cela n’a rien d’anodin. Regardez les formes de culture « sucrées » et « colorées » qui nous viennent d’Inde, de Chine, de Corée du Sud : à la suite de ce que l’on a appelé « Cool Japan » (une culture « kawaii » dont le « peintre » Murakami Takashi a été un fer de lance et aujourd‘hui en net recul) que la France a accueilli à bras ouverts, Bollywood, l’hallyu (l’équivalent coréen du « Cool Japan »), la K-Pop et ses boys bands (les cours de coréen ont ces dernières années été pris d‘assaut par des Yers dont le seul rêve est de vivre dans le quartier de Gangnam à Séoul), des formes édulcorées de cultures traditionnelles non occidentales : c’est tout le « western canon », et donc toute la pensée spécifique sur l’art de l’occident qui est mise au défi, et risque de très bientôt être minoritaire sur le plan mondial.

Ainsi, on peut considérer que Julien Doré, qui était dans une école d’art au moment où il a candidaté à l’un de ces « radio-crochets nouvelle génération » avec les encouragements de ses professeurs, a eu une préscience tout à fait géniale de ce que sera l’art de demain, qui participera d’une ambiance et n’aura pas besoin de « spécialistes » tels que les critiques, galeristes, etc. La jonction entre culture de masse et « Beaux-arts » sera accomplie, de même que la prophétie de Piet Mondrian : « L’art disparaîtra à mesure que la vie aura plus d’équilibre ».

Yann Ricordel

Visuel : « Hommage To Yves Klein » by Murakami at Galerie Perrotin Paris 2011 / Copyright the artist

Comments
One Response to “TRIBUNE : LE « DEVENIR AMBIANCE » DE « L’ART CONTEMPORAIN »”
  1. Marin Favre dit :

    Encore une fois totalement d’accord avec votre analyse !

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