BRETT BAILEY : PRENDRE CONSCIENCE AVEC… « MACBETH »

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« Macbeth » de Brett Bailey / Le Maillon, Strasbourg les 14 et 15 novembre / Festival d’Automne 18 au 22 novembre 2014.

L’an passé, il y eut « Exhibit B », pièce, performance bouleversante qui nous confrontait au racisme et au colonialisme en un face à face envoûtant et culpabilisateur. Cette année, Brett Bailey metteur en scène sud africain est revenu au Maillon à Strasbourg avec une adaptation du Macbeth de Verdi : claque !

Dénoncer
Sur le plateau, trois espaces distincts : sur la gauche, se trouve le chœur, sur la droite, l’orchestre et au centre une scène, sorte d’échiquier noir et blanc sur lequel va se jouer l’essentiel de cette tragédie congolaise. Il ne s’agit pas que de théâtre, mais aussi d’opéra. Mais c’est surtout un opéra engagé où l’italien surtitré invite à des rires « what the fuck ! » par moments mais aussi à la gravité et nous immerge dans les luttes de pouvoir, les rebellions, les manipulations et l’exploitation par l’occident du Congo actuel. C’est dans cet état que nous invite Brett Bailey, dans ce pays d’Afrique noire où il y a eu 5 millions et demi de morts depuis une dizaine d’années sans qu’aucun gouvernement ou journaliste ne relate ce qui s’y déroule.

Brett Bailey, metteur en scène dont la compagnie TWB se trouve en Afrique du Sud, élabore une œuvre très engagée. Concernant Macbeth, il a débuté le travail sur cette pièce en 2001, en a fait une première mise en scène, puis une seconde en 2007. Le Maillon, théâtre à Strasbourg présente cette troisième version dans laquelle on peut voir des chanteurs d’opéra d’Afrique du sud ainsi qu’un orchestre dont les membres viennent d’ex-Yougoslavie. Il a mixé les origines des participants, mixé des gens qui vivent ou ont vécu dans des états en crise. « Macbeth », en tant que pièce musicale, devient porte-parole de peuples qui n’ont pas la parole, qui ne s’expriment pas, des congolais morts ou en cours d’exploitation.

Sorcellerie et prédictions
Les sorcières ont murmuré à l’oreille de Macbeth au cœur de la forêt, elles lui ont prédit un avenir extraordinaire : il allait prendre le pouvoir, devenir le commandant mais pour cela il devrait tuer le commandant actuel. Les prédictions des sorcières rythment la pièce, elle prédisent l’ascension ainsi que la chute de Macbeth, chute qu’il essaie d’enrayer mais n’y parvient pas. Après avoir culpabilisé, après s’être senti sali par le sang versé pour obtenir pouvoir, richesses, Champagne français, vêtements de marques, il cherche quand même à asseoir son pouvoir et le garder…
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Vous voulez une tablette tactile ? Vous avez besoin d’or ? Vous désirez un Iphone ou tout autre smartphone ? Les produits nécessaires pour leur fabrication se trouvent au Congo et ce, pour pas cher. L’occident est représentée par une entreprise nommée Hexagon. Trois hommes portant des masques blancs entament une danse de la joie quand ils peuvent exploiter les ressources minières du Congo après avoir fait de nombreux cadeaux au nouveau pouvoir en place, à Macbeth donc. Un masque blanc leur recouvre le visage qui se grime alors en une tête de mort angoissante, symbolique de la Mort qu’ils charrient partout sur leur passage, parce que, bien entendu, les droits de l’Homme ne sont pas respectés et l’exploitation est partout.

Créer comme acte politique
Créer est un acte politique, Brett Bailey le fait avec brio, il cherche à nous rendre conscient de nos actes et que, même si nous ne sommes pas directement ceux qui commandent l’exploitation minière du sol congolais, nous en sommes à l’initiative en étant consommateurs et en ne remettant pas en question nos habitudes consommatrices. Brett Bailey, comme nous, est un témoin de ce monde dans lequel nous vivons, un monde qui ne semble pas apprendre de ses erreurs et de ses conflits passés : à quoi cela servirait-il, n’est-ce pas ? Mais lui, témoin choqué de ce qu’il se passe, crée afin que peut-être par l’expression de ce qui est et de ce qu’il voit, il finisse par y avoir une prise de conscience de ces traumatismes qui ont lieu partout où des profits peuvent se faire, partout où l’humain est oublié pour l’appât du gain : « on va d’une catastrophe à une autre sans attendre, sans apprendre », nous dit-il. Le monde peut changer, l’art peut changer le monde, encore faut-il que nous le voulions.

Ce qu’il faut rappeler c’est que Brett Bailey et sa compagnie créent en Afrique du Sud où le théâtre n’est pas subventionné, où la pièce n’a été joué à Cap Town mais où il n’y a presque pas de théâtre où jouer. À Kinshasa, nous relate-t-il, il n’y a pas de cinéma, la culture, l’art sont peu diffusés. Les informations aussi. En effet, pour cette pièce, les comédiens sont issus de l’école d’opéra de Cap Town mais, bien que résidant en Afrique du Sud et cottoyant des réfugiés congolais, ils n’ont pas conscience de ce qu’il se passe dans ce pays. Ainsi l’information ou la désinformation sont au cœur du débat que souhaite créer Brett Bailey, la manipulation et l’absence de conscience de ce qu’il se passe aussi par la non-communication d’événements pourtant gravissimes.

« Macbeth » de Brett Bailey : à voir au Maillon à Strasbourg encore les 14 et et 15 novembre puis au festival d’Automne à Paris du 18 au 22 novembre au Nouveau Théâtre de Montreuil, centre dramatique national, puis à la Ferme du Buisson à Torcy les 25 et 26 novembre. Comme « Exhibit B », il est bon de ne pas faire l’impasse sur cette pièce qui, de manière très intelligente nous entraîne dans le récit de ce qui semble être un conte moderne mais est glacial dans la réalité qu’elle cherche à démontrer.

Cécile Ripoll

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Visuels : Macbeth ©Nicky Newman

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