ROYJI IKEDA, « SUPERPOSITION » : PENSER L’INDIVIDU ET LES MEDIAS A L’ÂGE DU BIG DATA

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Ryoji Ikeda « Superposition » / Frac Haute-Normandie.

Penser l’individu et les médias à l’âge du Big Data.

La photographie a constitué un tel bouleversement de la culture visuelle que Laszlo Moholy-Nagy a qualifié en 1928 ceux qui ne sauraient pas la lire d’« analphabètes du futur ». Depuis essentiellement Roland Barthes (« Rhétorique de l’image » (1964), entre autres textes fondamentaux) et Christian Metz, on sait la difficulté que constitue l’appréhension de la photographie (y compris dans sa potentialisation cinétique : le film) comme langage.

Dans un célèbre article paru dans la revue américaine Aperture en 1952, « La légende : l’inter-relation des mots et de la photographie » (voir Les cahiers de la photographie, n°2, 1981, pp. 5-12, traduction de Françoise Mora) Nancy Newhall dit la complémentarité essentielle de la photographie et du texte écrit, leur caractère indissociable, qui déjà était annoncé dans l’Ut pictura poesis horatien, tout en prédisant une obsolescence du langage dans la communication : « Peut-être que l‘ancien pouvoir des mots à signifier est mort, et qu‘une nouvelle signification par l‘image prend naissance. Peut-être que la page imprimée disparaîtra, et que nos documents seront conservés sous forme d‘images et de sons ».

Ce que décrit Nancy Newhall, qui n’envisage cependant pas la mise en réseau de l’information par les progrès des télécommunication, correspond à ce que peut aujourd’hui la digitalité, qui dans sa transitivité embrasse la catégorie de l’image, qui a constitué une révolution d’ampleur égale et peut-être même supérieure à celle de l’analogie photographique, posant à nouveaux frais la question de cette complémentarité image-texte, puisque contrairement à la prémonition de la penseuse le texte écrit est très loin d‘avoir disparu avec l‘avènement de l‘écran comme support privilégié de réception.

Ryoji Ikeda fait partie de ces artistes qui, dans un domaine que l’on peut qualifier après Dick Higgins qui a forgé ce terme en 1965, d’intermedia, ou encore de « poésie électronique » (on peut trouver chez le penseur et poète-performer Jacques Donguy une réflexion riche sur ce sujet), ne laisse pas les technologies d’information et de télécommunication aux médias majoritaires, consensuels et essentiellement publicitaires, préoccupés par l’« économie de l’attention » et le « temps de cerveau disponible ».

S’étant d’abord distingué dans le domaine de la musique électronique minimaliste (sans exclusive, puisque pour son disque Op, Ikeda a travaillé avec un ensemble de cordes), Ryoji Ikeda a naturellement inclus, tout comme l’artiste allemand Carsten Nicolai avec qui le japonais a déjà collaboré, pour ne prendre qu’un exemple parmi les plus connus, le visuel dans son travail pour créer un environnement ou une « situation médiatique » qu’on peut qualifier d’après Marshall McLuhan de « chaude » (le « médium chaud » étant pour le grand penseur des médias celui qui sollicite le plus de sens, le plus immersif). Bien que Ryoji Ikeda conçoive par ailleurs des installations dans des lieux d‘exposition, « situation » paraît plus approprié qu’ « environnement » puisque nous sommes en présence de deux « opérateurs » qui, n’étant pourtant distant de quelques mètres ou même côte à côte, ne s’adressent pas la parole, ne se regardent pas dans un dispositif scénique présentant une frontalité théâtrale et, comme au théâtre ou au cinéma, un début, un déroulement et une fin.

Les deux acteurs, un homme et une femme, qui se trouvent abstraits d’un lieu particulier (nous oublions où nous sommes) pour investir le lieu générique, hors du temps de la « digitalité », sont leurs propres metteurs en scène en temps réel, et semblent contrôler dans un jeu de synchronie-disynchronie avec la « bande son » un défilement d’images projetées en split screen derrière eux, et sur deux rangées d‘écrans placés sur ce que l‘on peut appeler avant-scène. Images digitales abstraites avec un sens admirable de ce que la musique classique nomme le contrepoint, lignes de code cryptiques, signes typographiques apparemment arbitraires, ne formant ni mots ni texte, imagerie cérébrale, vues satellitaires de notre planète, vues en direct resserrées sur les mains des opérateurs communicant en code Morse à l’aide d’appareils télégraphiques, visualisation d’ondes sonores comme on peut en voir sur des logiciels de traitement du son digitalisé.

De tout cela ne sourd pas tant du sens ou des sens identifiables que des sentiments diffus (il n’est à ce titre sans doute pas indifférent que Ryoji Ikeda soit de culture japonaise, le Japon présentant ce paradoxe d’être à la fois à la pointe de la technologie et d’avoir conservé fortement ancré dans sa mentalité un certain sens de la contemplation), ceux d’une rencontre impossible ou constamment différée. Le spectacle opère une forme d’hypnagogie dans laquelle la notion d’IRL (« in real life », à laquelle certains préfèrent celle de RFK, « remote from keybord » ) se perd, et nous invite à réfléchir au « degré de réalité » de la communication à distance. Le tact, le caractère charnel acteurs ou opérateurs en présence est évacué, et dans la durée s’installe à la fois la mélancolie d’un Adieu à la relation interpersonnelle, et la supposition que les opérateurs, au-delà des images et des sons communiquent ou même communient sous la forme idéale de la télépathie.

Alors Ryodji Ikeda nous montre du doigt un futur peut-être plus proche qu’on ne le croit, celui du Quantum Internet, celui de formes de communication toujours plus directes et ductiles, fluides, abolissant le temps et l’espace mesurables. Ce que semble nous dire Ryoji Ikeda au moment ou Stephen Hawking prophétise la fin d‘une intelligence humaine obsolète battue en brèche pas sa propre invention, l‘intelligence artificielle, sans se poser en juge, c’est que sans doute nous allons devoir nous adapter à des technologies de plus en plus sophistiquées et presque comme autonomisées, et non plus l‘inverse : adapter les technologies à nos besoins et à nos désirs, repenser nos inputs et nos outputs.

Yann Ricordel

Ryoji-Ikeda-new

Copyright Ryoji Ikeda

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