LA RIBOT : « EL TRIUNFO DE LA LIBERTAD » AU FESTIVAL D’AUTOMNE

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La Ribot, Juan Dominguez, Juan Loriente : El Triunfo de La Libertad / 10-14 décembre / Centre Pompidou – Festival d’Automne 2014

La Ribot présente une pièce énigmatique : la possibilité pour nous de réévaluer notre positionnement de spectateur, et de faire face à notre solitude collective.

Le noir s’installe et rien ne se passe. Pendant un temps.Puis des écrans s’animent, annonçant la couleur : scénario apocalyptique. Attention ceci est un spectacle d’anticipation, nous sommes en 2214 et des écrans nous parlent dans un silence catatonique. On sourit déjà, un peu amusé, un peu agacé.

« Aujourd’hui, rien », écrivait Louis XVI en un certain 14 juillet de l’an 1789. « Aujourd’hui, rien ». Enfin si, aujourd’hui je suis allée au théâtre et n’y ai pas vu de théâtre. Et ce n’est sans doute pas tout à fait rien.

Face à la scène vide où seuls 4 écrans défilant portent les mots qu’il nous faut lire, le support est proche de l’objet publicitaire, l’espace devient amorphe, et je me demande quel théâtre voit-on/veut-on aujourd’hui ? Un théâtre au-delà du théâtre ; du performatif extrême sans performance. Un objet plus proche de l’installation que du spectacle vivant. Un spectacle sans vivant. Mais spectacle malgré tout, parce que programmé dans une salle de spectacle, parce que la lumière y joue une part importante ?

Le public reste silencieux, et pourtant rien ne justifie ce silence, que cette éternelle frontalité scène/salle. Pas une âme qui vive face à nous, un dispositif dans lequel le public prend toute sa force. Seuls des écrans et une histoire dans laquelle un narrateur partage ses pensées intimes et fais le récit juxtaposé du Paris de la Révolution Française et celui de la lune de miel d’un couple madrilène banal. Le texte, qui défile et se répète en se modifiant, nous tient en haleine un moment. Il interroge l’absurdité des situations qui constituent nos vies, nos envies, nos écueils, et liste les possibles à venir.

« Monsieur Voltaire, je m’ennuie »

Un humour piquant dans un dispositif est à la fois pénible et apaisant, comme reflet de nous-même. « Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? » demande l’écran. « Parce que j’irai au cinéma demain. » L’énonciation d’une solitude. Récits légers et réflexions métaphysiques se juxtaposent les uns aux autres et offrent un cheminement narratif original, l’esprit rebondit d’une proposition à l’autre. Mais combien de temps cela va t-il capter notre attention ? On est en droit de se le demander. Les enjeux placés ici sont cryptés.

Il ne se passe rien, et pourtant beaucoup de choses se disent, se taisent, s’entrevoient ; la proposition « j’ai dansé la pensée » résonne comme un manifeste, ou une provocation. « Mon cher Voltaire, je m’ennuie. »

Que peut-il se passer si – et on l’a bien compris – il ne se passera rien de plus ? Rien ne peut advenir de plus que ce qui advient déjà. Sinon à quoi bon tout cela. Ce rien apocalyptique qui se répète…

Quelques changements, quelques déviations du sens peut-être : un piano qui se fait entendre… de jaune, la couleur des mots défilant sur les écrans qui devient bleue, et pique l’œil un peu plus.

On reste là, en lecture et dans l’attente, pour voir jusqu’où cela peut aller. Car il se passe quelque chose et en même temps il ne se passe rien. Une sorte de « non-rien » qui nous plonge dans une expérience collective, où chacun tente d’entrevoir le sens d’un spectacle complexe, et pourtant d’une simplicité folle ; dans une esthétique qui se décale, et se joue de nos exigences de spectateurs.

Après trente minutes de calme, la salle commence à s’animer et des rangs se vident. Quand l’un d’entre nous ose enfin se lever, commence alors – toujours dans un silence religieux – la danse des insatisfaits. Le Triomphe de la Liberté.

Ils ont osé : l’espace du plateau reste inoccupé et le temps est étiré, perturbé par ce « non-rien ». La salle se vide un peu et le rien se perd ; le spectacle est aussi là, dans les départs silencieux des spectateurs lassés.
Je pars avant la fin, au bout de cinquante minutes, sans savoir si ce plateau vide de présence organique, devenu presque temple sacré, demeurera inviolé. Le système abordé ici reste relativement confortable, la provocation esthétique se déplace pour ne n’offrir qu’un intérêt relatif aux choses qui nous sont données à lire.

Moïra Dalant

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