ENTRETIEN AVEC MANUEL BILLI, REALISATEUR : QUAND LE COURT METRAGE REINVENTE LE MELODRAME

Manuel Billi

ENTRETIEN : Manuel Billi, réalisateur

Quand le court métrage réinvente le mélodrame

Il est de ces images qui nous captivent, en venant ajouter au réel cette petite dose de rêve et de fantasme qui nous avait manqués pour le comprendre et pour le ressentir. Battre, enlever, un court métrage de Manuel Billi présenté en avant première aux Rencontres Internationales du nouveau cinéma à la Gaité Lyrique, pourrait bien signer l’avènement d’un cinéma attentif au quotidien et à son expérience intime. Manuel Billi cherche, expérimente une fiction complexe et toujours chargée d’émotion. Gageons qu’il est sur la bonne voie et que d’autres le suivront.

Inferno : Comment se situe la vidéo Battre, enlever dans ton parcours d’artiste ?
Manuel Billi : J’ai d’abord réalisé un court métrage de fiction, assez classique, avec un petit budget. J’ai voulu autant rendre hommage que de me débarrasser d’un fantôme, celui de Robert Bresson, sur lequel j’avais écrit mon mémoire. Et c’est au même moment que j’ai découvert Paris. Les mêmes fantasmes et les mêmes situations m’habitent : l’enchaînement à une ancienne histoire d’amour, comme les fantômes du passé. Je considère que tout ce que j’ai réalisé d’expérimental et de fictionnel, dans mes anciens projets et dans celui sur lequel je travaille actuellement, sont tous des mélodrames. Mais des mélodrames « dégenrisés », dans le sens où il y a les topoï du genre mélodramatique, sans que la mise en image réponde aux codes du genre.

Qu’est-ce que ça fait d’utiliser des documents autobiographiques pour réaliser une fiction (ou un mélodrame) ?
Le matériau est autobiographique dans la mesure où ce sont des captations que j’ai réalisées moi-même. Dans l’une d’entre-elle on voit mon propre visage. À l’instant où j’ai filmé, je n’avais pas l’intention d’en faire ce que j’en ai fait, un court. C’est comme si le réel demandait à ce que je le capte, que je le saisisse avec mon téléphone portable, cet objet mécanique qui est une prolongation de la main, de l’œil, de notre corps. Par la suite, il a été question de faire habiter ces captations par mes propres fantasmes, en les mettant en série et en les manipulant. Dans cette mise en série, j’ai suivi deux démarches. Une démarche poétique qui pousse à créer des liants purement métaphoriques et symboliques, et une démarche « narrativisante », qui consiste à créer des liants pour raconter l’histoire. J’ai utilisé une partie d’une performance d’un ami poète : Alessandro De Francesco. Il s’agit d’une lecture avec manipulation de la voix en temps réel. À la fin, il n’y avait plus du tout de possibilité de comprendre. La voix est reconnaissable, mais pas le langage. Tout le tapis sonore du film est issu de ces performances. Je partage avec Alessandro une même idée du fragment à faire éclater et à charger de sens. Nous recherchons, l’un comme l’autre, un art qui soit humaniste et qui rejette le pop et le post.

Le personnage de la vidéo vient d’un pays étranger. Comment l’expérience de la migration que tu vis transparaît dans ce film ?
Il y a l’idée que quelqu’un se déplace, migre, et l’image migre aussi, en même temps que le sens. Du moment où je m’approprie ces captations pour les faire bouger, en les inscrivant dans un discours, en apportant du mouvement, elles n’auront plus le même sens qu’au début. Le film commence avec un déplacement : un plan aérien de la frontière entre l’Italie et la France, où l’on voit les Alpes. Suite à une rencontre, celui qui voulait être partout a arrêté de migrer, de se déplacer. Pour donner du sens à une image il faut la faire migrer et à un moment il faut l’arrêter, la figer. Au moment où elles ont acquis un sens, tu les bloques. Celui qui dit au début ‘’je suis partout’’, après cette rencontre suggérée, sublimée, déplacée, commence à suivre quelqu’un et dit ‘’je te suis partout’’. Suite à cela, le mouvement de migration reprend. On se trouve en terre étrangère (au Maroc). Ce n’est plus un déplacement qui relève de la liberté, c’est un mouvement qui relève d’un lien. Le personnage se déplace pour suivre quelqu’un, vers un ailleurs, qui n’a plus rien d’exotique.

Comment pourrais-tu relier ton travail de chercheur, de théoricien avec ta pratique artistique ?
Pendant de longues années j’ai abandonné la création pour me consacrer à la recherche, ce qui relève d’une difficulté à faire cohabiter les deux. C’est le retour à la pratique artistique qui m’a poussé à prendre du recul par rapport à l’université. Je pense que la chose la plus difficile dans un parcours universitaire, c ‘est de réaliser quelque chose qui ne soit pas un exercice de style. Ma démarche, c’est de nier l’impression que le premier plan a pu nous donner. Et donc je narrativise, je charge la matière de sens, tout en dehors du concept. Ce n’est pas une idée que j’essaye de concrétiser, d’incorporer, ce sont des émotions, tout bêtement.

entretien réalisé par Alix Rampazzo

Manuel Billi est cofondateur du collectif Le Gauche : http://legauche.net/
Alessandro De Francesco : http://www.alessandrodefrancesco.net/

Photo Rachele Cassetta

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