FESTIVAL 30/30 : RENCONTRES « TRANSGENRES » DE LA FORME COURTE

tourdavid

30/30, Les Rencontres de la forme courte / Bordeaux Metropole / du 24 janvier au 4 février.

Pour cette douzième édition de ce festival dont l’originalité n’est plus à démontrer, tant dans son format (parcours de plusieurs formes courtes associées) que son contenu (atypique), Jean-Luc Terrade, directeur artistique de l’opération, et son équipe ont résolument programmé des artistes et performers qui se risquent à convoquer l’imaginaire, celui du rêve ou du cauchemar, pour nous embarquer dans des expériences inédites. De plus, nouveauté de cette année, certains formats dépassent la demi-heure et d’autres mettent sur scène plusieurs interprètes au lieu des soli habituels. Quant au territoire, il déborde celui de Bordeaux-Métropole (une dizaine de lieux) pour proposer une échappée vers le Pôle National du Cirque de Boulazac en Dordogne.

Au programme, du 24 janvier au 4 février, pas moins de vingt-quatre formes hybrides et inclassables d’une durée tout aussi surprenante, puisque la découverte s’étire entre trente secondes et trente minutes (parfois un peu plus), l’espace-temps qui correspond à l’émergence de nouveaux langages repoussant les frontières entre les disciplines et explorant à l’envi toutes les combinaisons entre vidéo-théâtre-musique-danse pour créer des formes uniques échappant à tout diktat consensuel.

Quelques-unes de ces formes.
« Fall fell fallen », de la Cie Lonely Circus. Entre concert improvisé et performance plastique, ce drôle d’objet inclassable mêle les déséquilibres musicaux de Jérôme Hoffmann, arrimé à ses « agrès sonores », aux recherches hasardeuses de l’équilibriste fildeferiste Sébastien Le Guen. Sur le plateau, ces deux zigs zigzaguent entre les sons étranges tirés de « l’Orgue à étirer le temps » (orgue à tiges filetées), de « la Boîte à rythme bancale » (détournement d’un platine vinyle pour générer différents rythmes aléatoires), du « Haut-parleur à grains d’orges » (danse de grains variant en fonction des fréquences), des « Plaques de Chladni » (un coup d’archet jamais n’abolira le hasard de grains de sable en transe). Ainsi les deux complices évoluent dans un espace-partition qu’ils meublent chacun de leurs créations : pour l’un, il s’agit de ces improbables « machines à sons » bidouillées par lui-même, pour l’autre d’une sangle à cliquet, de bastaings de bois, de planches empilées ou encore d’un lino détrempé de salle de bain, matériaux tout aussi improbables à l’exercice de l’équilibre. De cet agrégat insolite naît une étrange cérémonie à la fois physique (défi aux lois de l’équilibre), métaphysique (connaissance rationnelle de réalités transcendantes) et pataphysique (science des solutions imaginaires) totalement fascinante.

« Chute Libre », de Pierre Meunier. Pour cette rencontre du troisième type, tout aussi iconoclaste que sérieuse, au croisement des sciences (projection d’archives du CNES), de la poésie (très beaux textes qui font planer), et de l’humour (qui en d’autres lieux pourrait être taxé de blasphématoire : « si le christ a été cloué sur la croix par son père c’est tout bonnement pour l’empêcher de chuter »), l’auteur-acteur-poète-voyageur de l’espace (en 2010, à bord de l’Airbus Zéro G) s’est entouré de Philippe Foch aux percussions, de Didier Petit – violoncelliste prodigieusement fantasque – et de Christian Sebille à l’électroacoustique. Echappant à la « gravité terrestre », on est grisés par cette virée dans le vide sidéral qui explore toutes les figures de la chute de l’homme, dieu déchu qui se souvient des cieux. Cette immersion poétique et ludique dans le monde physique de la chute est accompagnée, en toile de fond, d’images de la conquête spatiale, rappelant que l’Art et la Science en s’alliant l’un à l’autre créent du merveilleux. Mais si cette projection introduit un moment de respiration, tant pour les artistes que pour le public essoufflé par le rythme échevelé de cette lutte incessante pour garder l’équilibre, elle peut apparaître un peu plaquée ; ce sera là l’infinitésimale réticence à ce spectacle déboussolant de cet artiste « sans gravité » mais non sans poids qui nous met littéralement, et ce sera là notre chute, « Cul par-dessus tête » (titre du récit sonore publié par l’auteur suite à son expérience en apesanteur).

« Tour », de David Wampach / Achles. Immersion-Régression dans un univers oh combien troublant où les tréfonds du corps « parlent » au travers des cris qui s’en échappent ; comme par effraction, la voix du chorégraphe insaisissable, en-deçà de la parole articulée, résonne en nous comme les vestiges archaïques de ce qu’Arthur Janov a pu « découvrir » dans « Le Cri Primal » (1970). Au rythme de sa respiration qui agite en ondes désordonnées son buste nu, comme les vagues irrépressibles de mouvements internes où la gaieté la plus infantile le dispute à la pure angoisse métaphysique, l’artiste nous embarque au travers de ses rires, râles, éructations, borborygmes et autres sons organiques, dans un monde au-delà du réel où l’imaginaire de l’inquiétante étrangeté nous traverse de part en part. Expérience sensorielle déroutante qui nous fait naviguer entre l’effroi et le burlesque, au risque de nous entraîner aux confins de la folie dionysiaque. Une performance, et ce n’est pas là mot usurpé, à couper le souffle.

« We must be willing to let go », de T.R.A.S.H. Partant de cette citation de Joseph Campbell (qui pourrait être traduite par : « Nous devons être prêts à laisser aller la vie que nous avions prévue, de façon à avoir la vie qui nous attend ») et en la choisissant comme titre-programme de cette performance chorégraphiée par Kristel van Issum, directrice artistique, et mise en musique par Arthur van der Kuip, la compagnie de danse T.R.A.S.H., issue de la scène rock underground, semble s’être assagie le temps d’aborder des rivages plus apolloniens, baignés de gaieté ludique et de sérénité légère. Les deux interprètes, Oona Doherty et Lucie Petrus ova, sur une musique live très répétitive distillée par l’archet du violoniste Walter de Kok, s’adonnent sur une bâche couverte d’eau à des jeux de rapprochement-éloignement qui respirent la tranquille et effervescente insouciance de deux figures féminines heureuses d’être là, en liens entre elles et avec les spectateurs. Si la beauté poétique de certains tableaux mêlée au plaisir lancinant d’une musique douce ne peut laisser insensible en ces temps agités, les répétitions des mêmes motifs peuvent cependant, in fine, un peu lasser.

« Oratorio Vigilant Animal », de Gianni-Grégory Fornet. La forme même de cet oratorio (premier opus d’une œuvre en gestation qui en comportera trois) renvoie ici à un sujet profane (malfrat marseillais, incendiaire de voitures et en errance sentimentale) conté par une monumentale narratrice récitante (charismatique Rébecca Chaillon), dont le récit-coup de poing, pris en charge tantôt à la troisième personne, tantôt en lien direct avec le personnage est subtilement accompagné en contrepoint par les airs ternaires égrenés par la guitare de Gianni-Grégory Fornet et par l’alto d’Elodie Robine. En effet, autant la violence sociétale mêlée à la violence « animale » des amours contrariées pour Claire-Michel jaillit à chaque instant comme des salves douloureuses saturant le récit de poésie noire, autant la musique du guitariste et de l’altiste se fait suave et sereine. Complétant ce double et pertinent dispositif de la performeuse-récitante et des deux musiciens présents sur le plateau, une vidéo « tapisserie » est projetée en fond de scène (son utilité, outre le calme qui en ressort, semble en revanche beaucoup moins convaincante). Ainsi Jay, « le héros » ébranlé par sa passion amoureuse apparaît à nu face à ses sentiments et son aplomb de malfrat sans scrupule prend du plomb dans l’aile sous l’effet des déchirures intérieures. L’interprétation de Rébecca Chaillon qui alterne douceur et douleur pour dire cet homme à l’humanité « en souffrance » est fascinante de vérité.

De très belles découvertes qui confirment la vitalité des nouvelles formes pour peu qu’on leur réserve – comme ici dans ce festival qui leur est spécialement dédié par le metteur en scène bordelais – la place qui leur revient.

Yves Kafka

Festival 30/30 : Bordeaux-métropole et Boulazac / Théâtre des Quatre Saisons, TnBA (pour les 5 spectacles chroniqués).

Visuel : David Wampach, « Tour »

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