« LUCRECE BORGIA », UNE DEBAUCHE TECHNICOLOR QUI FAIT PLOUF

C-Arnaud-Bertereau-Agence-Mona_carrousel_spectacle

Lucrèce Borgia / mes David Bobée / avec Béatrice Dalle / Le Carré des Jalles, Bordeaux / Jeudi 12 et vendredi 13 février 2005 / Création le 26 juin 2014 Fêtes Nocturnes de Grignan puis tournée.

Peu de spectacles peuvent se targuer de mobiliser autant de moyens techniques. Le grand plateau du Carré des Jalles en est inondé jusqu’à plus soif. Après les représentations de cet été où cette pièce-opéra pop s’inspirant du drame écrit par Victor Hugo a été créée en plein air sur l’esplanade fastueuse du château de Grignan (Mme de Sévigné) avec vue sur cour et jardin, un lac reflétant la majestueuse façade de l’édifice Renaissance, l’œuvre du directeur du CDN de Haute-Normandie fait escale en Gironde pour deux représentations.

Si le cadre naturel de la création n’est plus de mise, on peut néanmoins dire que tout concourt à recréer sa magie. Une pièce d’eau recouvre une grande partie de la scène où des praticables évolutifs permettent de naviguer entre les tableaux, offrant aux acteurs-acrobates- circassiens- danseurs la clé de sol où prendre leur élan lorsqu’ils ne nagent pas dans les eaux troubles des profondeurs abyssales prêtes à les engloutir. En arrière-plan, un système de barres parallèles verticales remplace non sans bonheur la façade du château princeps. Les énormes lettres lumineuses des BORGIA s’y accrochent jusqu’à ce que Gennaro, le soldat par qui va arriver la mauvaise fortune de Lucrèce, en décroche la première lettre pour faire apparaître sur le frontispice ORGIA, écrit en lettres de feu.

Les fumigènes des brouillards estompant les contours de ce qui se joue là de traîtrises et de manigances en tous genres sont surlignés de lumières blanches ou rouges dont les faisceaux balaient le plateau. La musique aux accents rock et folk-grunge est à l’unisson du caractère fastueux des éclairages qui tantôt bombardent la scène, tantôt créent un halo d’inquiétant mystère, toujours relèvent d’une forte pertinence. Cette scénographie de David Bobée assistée de Catherine Dewitt (excellente dans le rôle de La Negroni) en met positivement plein les yeux, et on ne peut qu’être éblouis par cette débauche de moyens techniques mise en œuvre avec le sens d’une orchestration impeccable réglée de mains de maîtres.

L’énergie des danseurs hip hop, body musclés à souhait et fins acrobates, participe pour beaucoup à la réussite plastique de cette œuvre transdisciplinaire, marque de fabrique du metteur en scène, qui – mais c’est là où le bât blesse, et pas qu’un peu… – en a oublié, ou plus exactement ne s’en est pas suffisamment soucié, la profération du texte. Simple détail sans doute à ses yeux mais qui affaiblit grandement son projet en le rendant partiellement « inaudible ».

Certes l’histoire contée par Victor Hugo est connue (quoique certains historiens s’inscrivent en faux contre l’image de cette diablesse vénéneuse vouée aux plaisirs orgiaques que la littérature aurait fabriquée), mais est-ce une raison pour ne pas faire « entendre » le texte ? Béatrice Dalle, qui eut naguère ses heures légitimes de gloire au cinéma (37°2 le matin, Jean-Jacques Beineix 1985), mange ici, pour sa première expérience d’actrice de théâtre, les trois quarts de ses mots (sic) qui se noient dans ses cris. Et les impressionnants acrobates, circassiens, danseurs de hip hop, ont eux-aussi une diction souvent inversement proportionnelle à leur musculature. Sans parler que s’il peut être pertinent de s’entourer d’acteurs issus de pays différents (noirs, blancs, beurs), faudrait-il s’assurer que leur diction – même avec accent – soit suffisamment articulée.

D’acteurs méritant ce nom, de fait, il y en a très peu. Pierre Cartonnet, en Gennaro convaincant, venu du monde du cirque avant de passer par l’EPSAD, développe un jeu très physique tout en assurant sa diction. Mais ce sont surtout Jérôme Bidaux, en Gubetta fourbe et démoniaque, Alain d’Haeyer, souverain dans le rôle de Don Alphonse, et Catherine Dewitt, magnifique dans celui de La Negroni (on pourrait se demander d’ailleurs si le très beau passage, lors de la fête orgiaque finale, où elle évoque le poulpe emprunté aux « Travailleurs de la mer » n’est pas là pour rattraper l’indigence de l’interprétation de « Lucrèce Borgia », à la charge de la comédienne vedette) qui prennent soin, eux, de faire résonner la prose épique de Victor Hugo jusqu’à nous.

Et pourtant elle était forte cette version donnée par l’auteur de « Lucrèce Borgia », projetant – sans concession aucune – sur la scène du maelstrom des passions venimeuses, liées au désir du pouvoir et aux pulsions sexuelles débridées (écho d’un « procès » toujours d’actualité), la figure emblématique de celle qui, semblerait-il, non satisfaite de jouir pleinement des faveurs que lui prodiguait son père (le pape Alexandre VI) complétait par les relations incestueuses qu’elle entretenait avec son frère, César. En était-elle tout autant victime que sujet de son propre désir ? Une lecture a posteriori et politiquement correcte pourrait aisément le prétendre, mais ce serait considérer à peu de frais que la débauche, en ces temps et lieux (Ferrare, XVème siècle italien) où la sexualité n’avait pas de bornes (Freud et son complexe d’Œdipe n’était pas encore de ce monde…), ait été l’unique apanage des hommes et que les femmes ne pouvaient pas – égalitairement – en tirer elles aussi jouissance.

Cependant dans ce monde d’hommes qui la cernent, elle va s’affirmer comme celle qui les dépasse en devenant pire qu’eux. Elle empoisonnera, avec la complicité de La Negroni, une partie de la Cour sans aucun scrupule. Un seul échappera jusqu’au bout à sa soif vengeresse sanguinaire, Gennaro, son fils caché qui ignore lui de qui il est né (il le découvrira juste avant le coup de feu fatal en disant qu’il est son « neveu », terme employé à l’époque pour parler des bâtards des papes, sensés ne pas se reproduire). Elle voudra le sauver, ce fils issu de ses entrailles, mais en vain puisque celui-ci suivant la prédiction, refusera le contrepoison qu’elle lui tend et préférera mourir avec son frère d’armes. Auparavant, Gennaro aura tué sa mère sur le corps de laquelle, juste avant que le poison ne finisse de produire son délétère effet, il viendra se coucher dans une ultime et dérisoire tentative de trouver dans la mort l’amour maternel qui lui a été si cruellement refusé.

La déception d’un texte sacrifié est à mesurer à l’aune de l’éblouissement ressenti face à une scénographie somptueuse, doublée de la très belle et incontestable énergie corporelle des interprètes. Il aurait fallu si peu se dit-on (mais acteur de théâtre, sachant porter un texte, ne s’improvise pas), et c’est là où on rage, pour que cet opéra-drame qui convoque une débauche de moyens techniques et de ressources humaines ne sombre pas dans les éclaboussures des mots où il patauge. Pour cela aurait-il fallu que David Bobée, si intéressant soit son travail d’explorateur de nouvelles écritures transdisciplinaires, ne se contente pas de la facilité d’une tête d’affiche, Béatrice Dalle dans le rôle-titre – certes prestigieuse mais en l’occurrence inapte à faire entendre un texte au théâtre – et d’une mise en scène brillante, aux parfums sulfureux et divinement apocalyptiques, pour assurer à eux seuls le succès populaire de son entreprise.

Comme si chez lui l’art de la mise en scène prévalait, et que le texte à faire « entendre » était relégué in fine au second plan. Au rang de simple « pré-texte » à qui serait dévolu le rôle de mise en valeur d’une extraordinaire machinerie.

Yves Kafka

Theatre, Filage de 'Lucrece Borgia'

Photos DR / Arnaud Bertereau – Agence Mona

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives