JERÔME BEL, « PICHET KLUNCHUN AND MYSELF », THEÂTRE DE LA COMMUNE

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Pichet Klunchun and Myself de Jérôme Bel / Théâtre de la Commune, Aubervilliers, du 01 au 05 avril 2015.

Jérôme et Pichet ou la danse en partage

Pichet Klunchun et myself réunit Jérôme Bel et un célèbre chorégraphe de Khon, danse traditionnelle Thaï, à travers un échange artistique curieux, complice et généreux qui, dix ans après sa conception, n’a rien perdu de sa pertinence. L’enjeu esthétique est ici évacué au profit d’une intention discursive, mettant en scène la rencontre entre deux hommes inconnus l’un à l’autre et deux cultures qu’au départ tout oppose. Deux chaises et un ordinateur pour seul décor, la pièce repose principalement sur le dialogue verbal et corporel qui s’établit entre les deux danseurs: Klunchun fait découvrir à Bel les formes de son art traditionnel, quand ce dernier dégage les enjeux critiques de l’interprétation conceptuelle de la danse. Dévoilant des écarts irrésolubles comme des possibilités de transmission, Pichet Klunchun and Myself installe le moment d’un partage sincère entre deux professionnels du corps, qui relativise, avec force et tendresse, les définitions de la représentation, de la danse et de la théâtralité.

La première partie est focalisée sur Pichet Klunchun. Jérôme Bel enchaîne sobrement les questions, commente les réponses, installe un rythme dialectique entre la découverte de l’autre et la reconnaissance du familier. S’il s’étonne de découvrir que le danseur Thaï puise son inspiration dans les temples bouddhistes, il n’hésite pas à dresser le parallèle entre Norodom Sihamoni, roi du Cambodge et chorégraphe, et Louis XIV, inventeur du ballet. La rencontre entre l’Asie et l’Occident est aussi l’occasion de quelques salves critiques, Klunchun ironisant sur la globalisation qui a réduit son art à un divertissement touristique. Le corps prend le relais des mots, le danseur thaïlandais interprète les différents personnages du théâtre Khon, parfois imité par Bel.

Le spectateur occidental est frappé par la précision des gestes, le raffinement du style, l’extrême codification des corps, le hiatus entre l’intensité des affects sollicités et le minimalisme pudique de leur rendu. La discipline, la grâce et la gymnastique impressionnante des doigts de Pichet Klunchun s’opposent à l’anti-virtuosité de Jérôme Bel qui apparaît moins souple, moins précis, tenant moins l’équilibre. Avec un humour bienveillant, chacun fait preuve de dérision sur lui et sur l’autre, installant des effets de miroir inattendus: l’évocation de la pantomime des funérailles Thaï (vingt minutes de marche lente) pourrait ainsi faire facilement penser à une performance contemporaine toute en langueur.

Dans la seconde partie, les rôles s’inversent. Pichet interroge Jérôme sur la signification de son nom, sa situation familiale et sa pratique de la danse. Ce dernier se présente comme un théoricien performatif, qui réfléchit l’espace scénique et la représentation plutôt qu’il ne réalise des chorégraphies. Ses démonstrations (l’acteur immobile face au public, le danseur amateur ou une chorégraphie d’objets) déconcertent Pichet par leur simplicité formelle et leur radicalité intellectuelle.

Jérôme Bel se plie alors à l’exercice de justification, il cite La Société du spectacle, explique qu’il veut déconstruire la frontière entre le public et le lieu de représentation, installer une forme d’égalitarisme par l’art, quitte à ce que ses réalisations déçoivent. Si des oppositions fortes se cristallisent entre eux, par exemple autour des questions de l’institution ou de la nudité sur scène, les chorégraphes se rejoignent pourtant dans une mission émancipatrice commune (résister aux ravages du monde global), plus ou moins comprise par le public. Chacun trouve alors dans ce dialogue les raisons de continuer, transcendant leurs différences par l’affirmation d’un combat commun.

En faisant détour par l’Autre pour sonder le même, Pichet Klunchun and Myself interroge enfin le sens de la différence culturelle et la possibilité pour l’art de la dépasser. Dans une forme post-dramatique et méta-chorégraphique, Jérôme Bel livre une pièce drôle et sincère, dont l’humanité qui s’en dégage amortit la virulence de sa critique du divertissement, mais affirme la nécessité d’une résistance partagée au monde global.

Florian Gaité

Visuel : Jérôme Bel, Pichet Klunchun and myself, 2005. Danse, performance, 1h45. Courtesy Théâtre de la Commune, © R.B.

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