LE NOUVEAU FESTIVAL, CENTRE POMPIDOU : « LE MUSEE DU BUG » OU LE CHAMP ELARGI DU JEU VIDEO

musee-du-bug-premier-etage-jeux-video-une-proposition-de-julien-previeux-10

ENTRETIEN : Julien Previeux, autour du « Musée du Bug », Le Nouveau Festival, Centre Pompidou.

En attendant son exposition monographique au mois de septembre en tant que lauréat du Prix Marcel Duchamp, l’artiste Julien Prévieux investit le Centre Pompidou en tant que commissaire. A l’occasion de la 6ème édition du Nouveau festival placé sous le signe du jeu, il inaugure son Musée du bug, Département du jeu vidéo. L’occasion de voir avec lui comment une anomalie peut se révéler si inspirante…

Inferno : Julien Prévieux, pourquoi les bugs vous intéressent-ils tant dans les jeux vidéos, au point de leur consacrer un musée ?

Julien Prévieux : Un programme est composé d’un ensemble d’actions et de décisions dont l’accumulation produit une complexité telle qu’un certain nombre de paramètres finissent par échapper au développeur pour produire un bug.
Les programmeurs ont dressé une liste des erreurs possibles pour assurer une expérience de jeu fluide en les identifiant et les corrigeant : les erreurs de positionnements par exemple, lorsqu’un personnage, un véhicule ou des éléments d’architecture mal placés s’interpénètrent.
Mais les bugs peuvent aussi être utilisés par les joueurs pour mieux jouer, pour inventer un nouveau game play. Dans Super Mario, quand les joueurs se sont aperçus que le personnage courait plus vite à reculons, ils s’en sont servi dans les speed runs, ces parties terminées le plus rapidement possible. Et dans Quake, la course en sautant ou bunny hopping permet de gagner en vitesse : les joueurs ont insisté pour que ce bug perdure dans les versions ultérieures du jeu…
Ce qui m’intéresse, c’est d’envisager ces erreurs comme des accidents heureux susceptibles de produire des formes, de créer de nouveaux comportements. Jouer, c’est aussi se glisser dans les interstices, trouver des espaces de jeu différents, jouer avec toutes les possibilités du jeu. Cela permet d’ouvrir le médium au maximum.

Inferno : De Marcel Broodthaers et son « Musée d’art moderne » jusqu’à Pierre Leguillon et son récent « Musée des erreurs », le Musée d’artiste constitue presque un genre à part entière. Pourquoi avoir choisi de vous inscrire dans cette lignée ?

Julien Prévieux : Ce qui entre au Musée témoigne d’un état de la culture, devient inaliénable et acquiert une certaine aura. Y faire entrer les bugs constitue un renversement, puisque naturellement, on aurait plutôt tendance à vouloir les évacuer qu’à les conserver. Le Musée du bug est comme un oxymore qui fait accéder le ratage au rang des meilleurs accomplissements de l’humanité !
C’ est un projet qui aura vocation à s’étendre et à se propager, mais pour cette première étape, j’ai choisi de mettre en avant le Département du Jeu vidéo, parce que, tels de véritables collectionneurs, les joueurs pratiquent spontanément l’archivage. Il suffit d’aller sur dailymotion, youtube ou vimeo pour trouver des compilations de bugs…

Parmi les artistes qui figurent dans l’exposition, certains sont identifiés dans le paysage de l’art contemporain (Claude Closky ou Bertrand Dezoteux), mais la plupart évoluent dans l’univers du jeu vidéo (Farbs, Xra, etc.). Est-ce leur conception du jeu vidéo comme contre-culture qui les réunit ?

Comme pour le cinéma entre le mainstream hollywoodien et le cinéma indépendant, il existe dans le monde du jeu vidéo un partage entre les gros studios dont les équipes composées de plus de 300 personnes produisent des blockbusters comme GTA V et les jeux indépendants programmés par deux ou trois individus où coexistent le goût du bricolage, du détournement et de la réappropriation.
Dans cette mouvance, le circuit bending, qui consiste à modifier les appareils électroniques est actuellement très inventif. La modification d’une console Sega Mega Drive par Realmyop, par exemple, va permettre de jouer à différents jeux en ajoutant des scratches visuels. Un joueur joue au jeu et un autre joue avec le joueur en train de jouer à ce même jeu. Dans un autre esprit, le jeu proposé par Tom Murphy VII, The Entire Screen of One Game, est un jeu qui dézoome en permanence. Ou Rom Check Fail , un télescopage de jeux rétro: tu joues à Pacman dans Super Mario, à Super Mario dans Space Invaders, etc., jamais le bon personnage dans le bon décor.
Il n’y a que deux jeux vraiment jouables dans l’exposition, les autres sont à regarder ou à emmener avec soi comme idée ou comme éloge de l’insoumission par rapport au cadre fixé par le programmeur.

« Archives du musée du bug (diagramme historique) » de 2014 et « Archives du musée du bug (collection de vidéos n°2) – un best of de bugs », vos deux pièces présentes dans l’exposition relèvent-elles d’une volonté de cartographier et d’inventorier les bugs ?

Effectivement, dans Archives du musée du bug (collection de vidéos n°2), j’ai sélectionné une centaine de bugs de qualité parmi les dizaines d’heures que j’ai archivées et les ai regroupés par type d’actions : glisser, bloquer, tomber, etc. Le diagramme, un outil que j’utilise depuis longtemps, permet des connexions entre des éléments hétérogènes, des sauts vertigineux de Rubens à GTA, par exemple! Un peu comme George Maciunas qui, avec ses diagrammes, montraient comment l’histoire de l’art aboutissait immanquablement à Fluxus, je montre comment l’histoire de l’art était destinée à aboutir aux bugs !
Plus sérieusement, le diagramme est aussi l’occasion de citer des travaux qui ne figurent pas dans l’exposition. Je pense notamment aux œuvres sonores et à des artistes comme Carsten Nicolaï ou Ryoji Okeda. Ou à des joueurs qui utilisent des consoles pour produire des sons assez proches de ses artistes contemporains. A partir de là, il est possible de retracer une histoire de la musique au XXème siècle envisagée sous l’angle des bruits et des accidents, du Futurisme à la musique électronique en passant par la poésie sonore, John Cage, etc.

En 2012, le jeu vidéo est entré dans les collections de design du MoMa. Pensez-vous que les arts numériques dans leur ensemble finiront aussi par entrer massivement dans les collections publiques, notamment en France? Ou bien l’obsolescence technologique toujours plus rapide risque-t-elle de constituer un obstacle rédhibitoire pour les instituions comme pour les collectionneurs privés ?

Je crois que dans les années 1990, il y a eu une vague d’acquisitions par les Frac de ce qu’on appelait les nouveaux médias, notamment d’installations interactives et de sites web. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, ça n’est pas forcément une priorité pour les comités d’acquisitions des collections publiques. L’obsolescence des technologies en jeu réclame une logistique complexe et pose de vrais problèmes de conservation. Hormis ces difficultés, je ne vois pas de raisons intrinsèques à l’absence du jeu vidéo ou des arts numérique dans les collections. Ces formes rendent compte d’un champ esthétique contemporain à part entière.

Votre exposition semble donc vouloir écrire une contre-histoire du jeu vidéo à l’interactivité réduite et sans narration, à mille lieux de l’industrie du divertissement. Quelle évolution imaginez-vous pour ce médium dans les années à venir ?

Aujourd’hui, cette industrie est très établie et le jeu vidéo n’est plus l’apanage des geeks, mais un phénomène social où le jeu n’a plus tellement de visée émancipatrice ou politique. Parallèlement, il n’y a plus de livres sur les dangers du jeu vidéo, notamment les prétendus risques de mimétisme à partir des jeux violents. Et les serious games notamment ceux à des fins thérapeutique ou visant à mettre indirectement les gens au travail ont aussi contribué à ce changement d’image. Désormais, il s’agit de faire jouer de manière «productive» : c’est donc un véritable filon qui s’offre aux artistes du jeu vidéo pour continuer d’expérimenter en explorant leur contre-imaginaire.

Et, au-delà des seuls artistes, de plus en plus de joueurs fabriqueront aussi leur propre jeu parce qu’ils se posent la même question : comment jouer sans suivre les règles ?

Propos recueillis par Bertrand Dommergue

Advertisements

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN