GAGORTCH-DUH-KRSHH-NOOOOOO ! SUIVI D’UN ENTRETIEN AVEC JOHNNY RYAN

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Gagortch – Duh – Krshh – Noooooo ! Suivi d’un entretien avec Johnny Ryan.

Une frénésie de stupre et d’excréments dégouline des vignettes et phylactères. C’est un déluge de violence, de scènes scabreuses, grotesques, perverses, obscènes et hilarantes. Ainsi sont les bandes dessinées de Johnny Ryan, le mauvais garçon du comics américain. Comics ou plutôt comix faudrait-il dire. Le comix désigne la bande dessinée alternative, issue de la contre culture américaine des années 60 dont Robert Crumb serait le père fondateur et les aventures torrides de Fritz le chat le porte étendard. Cette émancipation de la bande dessinée américaine débuta de manière underground et clandestine, à travers les biens nommées Tijuana Bibles. Ces bibles d’un genre très particulier distribuées sous le manteau dès le début des années 30 véhiculaient une imagerie pornographique parodiant sur un mode sexuel les aventures de Mickey Mouse, Popeye, Superman et autres stars d’Hollywood. Depuis les comix sont devenus licites et la subversion une entreprise florissante. Johnny Ryan publie entre autre dans Vice Magazine.

L’une des premières créations de l’auteur a pour titre “Angry Youth Comix”. La série narre les aventures désopilantes de Loady Mc Gee et Sinus O’Gynus, deux losers white trash, dégénérés, décérébrés mais pleins de ressources pour mettre en œuvre leurs perversions et semer le chaos. L’hyper-violence de la bande dessinée est éminemment cartoonesque, un mode d’expression délirant, caricatural et outrancier. Tel un trickster du cartoon, Johnny Ryan, en malin génie, met le monde sans dessus-dessous. L’inversion des valeurs y est permanente. Ainsi, l’auteur dépeint les Klu Klux Kutties, d’adorables créatures enfantines racistes et suprémacistes. Et que dire de Boobs Pooter si ce n’est que la bienséance nous oblige à en taire les aventures infâmes sous titrées “Joke-pocalypse”. Le mélange permanent entre l’abjection et le rire donne l’impression d’un festin pop et trash où seraient enfin réunis le marquis de Sade et Tex Avery. Trash, le mot est lancé. Johnny Ryan serait au monde du comix ce que John Waters et Paul McCarthy sont au cinéma et aux arts plastiques : les apôtres d’une poétique du mauvais goût et de la transgression.

L’œuvre de Ryan est également cartoonesque et grand-guignolesque dans son rapport au corps et à la plasticité. Tout y est orifice, phallus, gouffre, viscères, tubes et tuyaux et tout ne cesse de se métamorphoser, de s’anthropomorphiser. Les bouteilles de sauce barbecue sont vivantes et irascibles. Les abat-jours crient famines Le vénérable journal The New Yorker est représenté sous les traits d’un vieux croulant priapique. Des esprits démoniaques se logent dans les cerveaux. Les corps renferment d’autres corps, eux-mêmes possédés par des monstres tout droit sortis d’outre-tombe ou surgis de la quatrième dimension. L’esthétique du choc produite par Johnny Ryan se double d’un sens du récit d’une grande richesse. Ryan est un véritable conteur, un orfèvre des récits enchâssés qui plongent le lecteur dans une surréalité. L’action, le plus souvent absurde, y est en apparence fortuite et le récit emprunte des chemins de traverses inattendus. L’œuvre de Ryan ne cache pas son plaisir à arpenter les terres de l’autoréférentialité. Il y est souvent question de bande dessinée, de films et de fictions, les personnages ayant conscience d’être eux mêmes des héros de comix en proie à leurs éditeurs, censeurs et lecteurs. Il n’y a point d’issue à la folie du récit. Bienvenue dans le monde de la subversion déjantée et enchantée de Johnny Ryan.

ENTRETIEN AVEC JOHNNY RYAN

Inferno : Il y a 40 ans, en 1975, deux jours avant qu’il ne soit assassiné, Pier Paolo Pasolini donnait une interview pour la sortie de “Salò ou les 120 Journées de Sodome”. En voici un extrait : « Je pense que scandaliser c’est un droit, être scandalisé c’est un plaisir, et le refus d’être scandalisé c’est une attitude moraliste. » Au vu de la dimension radicalement politiquement incorrecte de votre travail, que vous inspire cette proposition de Pasolini ? Quel regard portez-vous sur la moraline contemporaine ?

Johnny Ryan : Cela sonne juste. Le “scandale” en art est pour moi l’un de ses aspects les plus excitants. Je pense nous vivons actuellement une époque étrange où une grande part de la production artistique de masse est très conservatrice, alors qu’en un seul clic, il est possible d’accéder à la pornographie la plus vile qui soit. Les choses sont ainsi faites. Je n’ai pas forcément de problème avec cette situation. Je continue juste à faire ce que je fais, à essayer de choquer et surprendre les gens avec mes “blagues”. Si le conservatisme règne, tant mieux, il en devient plus facile d’offenser les gens. LOL.

L’un de vos personnages le plus affreusement hilarant est Boobs Pooter. Quelles ont été les origines et les influences de cette créature malfaisante ?

Je voulais créer un personnage de comédien issu du vaudeville ancien qui serait aussi un irrésistible psychopathe doté de super-pouvoirs à la manière de Freddy Krueger.

Cette dimension théâtrale du vaudeville rappelle l’esthétique slapstick. Votre travail manifeste aussi un goût pour le vulgaire, le répugnant, le grotesque et l’absurde. D’où vous vient ce mauvais goût si exquis ?

Je suppose que cela vient de toutes les bandes dessinées et dessins humoristiques que j’ai pu lire enfant comme MAD Magazine et d’autres. Et la bande dessinée underground des années 60, aussi.

On pourrait relier Boobs Pooter comme super-antihéros à la tradition des superhéros des comics grand-public mais de manière subvertie au sein du monde de la bande dessinée alternative. Parlez-nous de votre première expérience de bande dessinée underground dans votre jeunesse ?

La première bande dessinée underground que j’ai découverte fut, je crois, “Bigfoot” de Robert Crumb. Cela m’avait effrayé mais en même temps cela m’avait intrigué. Je pense que l’art qui a réellement trouvé un écho en moi a toujours produit ce double effet sur moi.

Autres qu’issues du monde de la bande dessinée, quelles œuvres vous ont affecté dans ces deux sens ?

Beaucoup de films que je regardais adolescent, comme The Road Warrior, The Evil Dead, The Thing de John Carpenter, mais aussi les films des Trois Stooges et des Marx Brothers.

Vous arrive-t-il d’être choqué ? Qu’est-ce qui vous insupporte ? Votre propre travail vous choque-t-il parfois ?

Peu de choses me choquent. Mais j’aime que les gens essaient de me choquer. I get pissed off when people fuck up my shit. Je ne suis pas choqué par mon propre travail, mais je cherche toujours à me surprendre.

Quel regard portez-vous sur l’autocensure ? Vous êtes-vous jamais autocensuré ?

Je dis souvent aux personnes qui sentent qu’elles ne devraient pas faire tel dessin que cela signifie probablement qu’elles devraient le faire.

Il y a deux étymologies au mot «obscène». Serait obscène ce qui heurte la décence, la pudeur ou le bon goût. Mais le terme signifie aussi quelque chose de menaçant, de néfaste, un mauvais présage. Considérez-vous votre travail comme étant obscène ? Pensez-vous qu’il existe un rôle social, politique ou artistique à l’obscénité?

Je n’ai pas l’impression que mon travail soit «obscène». Le terme est trop dur. Mais je crois que j’aime jouer avec ces idées qui rendent les gens mal à l’aise. J’aime les œuvres d’art qui font grimacer ou rire. Et s’il s’agit de grimacer et de rire en même temps, alors c’est encore mieux !

Quelles sont les origines de votre nouvelle série de “science-fiction” Prison Pit et de son personnage principal dont on ne connait du nom que deux initiales CF parce que nous est-il dit « il serait trop horrible de révéler son nom complet » ?

Ah ! Ah ! Son nom est Cannibal Fuckface. Vers 2008, je lisais beaucoup de mangas, comme Berserk, L’École emportée et Akira. Je voulais tenter quelque chose de ce genre, quelque chose d’un peu différent de ce que je faisais auparavant, quelque chose provenant d’autres sphères d’intérêts et qui ne rentrerait pas dans le moule de la comédie.

Les personnages que vous dessinez sont pervers et les histoires que vous racontez sont à la fois monstrueuses et hilarantes. Ces histoires se déroulent comme dans un rêve ou un cauchemar. Cette expérience onirique ou fantasmatique est-elle en relation avec le monde que vous créez ?

Il y a un courant de conscience (stream of consciousness) propre à mon travail qui lui donne cette qualité de rêve. Je tiens à travailler de manière un peu spontanée. Cela rend le travail plus amusant.

Propos recueillis par Alessandro Mercuri

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