« VIDEODANSE », NOUVEAU FESTIVAL CENTRE POMPIDOU : ENTRETIEN AVEC SERGE LAURENT

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Centre Pompidou Malaga : Corps simples, avril 2015 / Vidéodanse – Nouveau festival, Centre Pompidou Paris.

Dans le sillage de l’ouverture du Centre Pompidou Malaga, le 28 mars dernier, le projet curatorial Corps simples mettait en tension gestes du quotidien et gestes chorégraphiques dans une logique de circulation et de contamination fécondes entre la danse et le champ des arts plastiques. Rencontre avec Serge Laurent, programmateur des Spectacles Vivants au Centre Pompidou et commissaire de cette exposition.

Inferno : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’aventure du Centre Pompidou Malaga ?
Serge Laurent : Le Centre Pompidou Malaga correspond à une politique mise en œuvre par le président Alain Seban, le Centre Pompidou provisoire, l’idée étant d’ouvrir pour une période de 5 années une antenne du Centre Pompidou basée sur la collection du Musée National d’Art Moderne. Brigitte Léal a été appelée pour imaginer, à partir de cette collection, une exposition, conçue comme un parcours permanent (2 ans et demi). Un espace est dédié aux expositions temporaires constituées également à partir de la collection. La première sera consacrée à Juan Miro. Le Centre Pompidou Malaga reprend toutes les dimensions de la maison mère, parmi lesquelles les activités en faveur du jeune public avec une galerie des enfants, ainsi que des actions de médiation auxquelles le Centre Pompidou est très attaché. Le Département du développement culturel a la charge de faire vivre le lieu avec une programmation qui investit une à deux fois par an les espaces d’exposition et un auditorium avec les critères qui sont les nôtres : en particulier la danse, la performance et le cinéma qui s’exposent, mais aussi les activités autour du graphisme, et l’organisation de conférences autour de thèmes liés à la création et la pensée contemporaines. L’idée du Centre Pompidou Malaga est qu’il soit à l’image du Centre Pompidou Paris, dans toute sa diversité et sa pluridisciplinarité. A ces rendez-vous se rajoute une programmation de cinéma et de performances tout au long de la saison.

Inferno : Comment s’est mise en place l’exposition Corps Simples ?
Serge Laurent : Nous avons d’abord réfléchi à Vidéodanse, comme une introduction à la danse contemporaine telle que nous la présentons au Centre Pompidou, à travers d’une sélection de films sur trois semaines. Trois thèmes ont structuré ce programme. Les relations entre les arts plastiques et la danse contemporaine, un sujet auquel nous sommes très attachés. La question du genre, comment la danse peut interroger les codes régissant les identités sexuelles et corporelles, en les affirmant ou bien les déconstruisant, ainsi générant un trouble. Un troisième thème est celui de la Post Modern Dance et des rapports qu’elle entretient avec les créations d’aujourd’hui, car des artistes telles Yvonne Rainer, Anna Halprin ou Simone Forti, dont le nouveau vocabulaire chorégraphique s’appuie sur des gestes et des mouvements simples constituent des références très importantes dans le champ chorégraphiques actuel.

Lors des discussions avec la nouvelle directrice du département du développement culturel, Kathryn Weir, l’idée d’une exposition à base de vidéos est apparue, qui ferrait état des enjeux du corps, ainsi que de ses relations au mouvement, aussi bien dans la danse contemporaine, que dans le champ des arts plastiques. Nous avons regardé beaucoup de vidéos d’artistes et il y a des travaux qui m’ont énormément frappé. Notamment cette magnifique vidéo d’Olafur Eliasson, Movement Microscope, qui installe une grande proximité entre des gestes du quotidien et des gestes chorégraphiques. C’est passionnant de remarquer que, si on veut bien y prêter attention, le geste chorégraphique peut être partout présent, à chaque instant.

J’ai aussi découvert Lovely Young People de Rosalind Nashashibi qui a filmé une répétition publique de Scottish Ballet. La caméra insiste énormément sur le public. Face à la virtuosité du mouvement des danseurs, les gestes simples des visiteurs deviennent aussi chorégraphiques.

La FIAC nous a permis de découvrir What Shall We Do Next, la vidéo signée par Julien Prévieux, prix Marcel Duchamp 2014, qui a demandé à des danseurs de s’approprier des gestes du quotidien, des gestes scientifiques, des gestes à priori sans vertu chorégraphique et qui, une fois décontextualisés, deviennent également de la danse.

Ces trois propositions viennent des arts plastiques et nous avions très envie de les montrer. Par ailleurs, nous souhaitions aussi mettre en avant le geste chorégraphique qui vient des artistes de la scène. Ainsi j’ai sélectionné la vidéo d’une compagnie que j’ai déjà programmé dans le cadre des Spectacles Vivants au Centre Pompidou, 600 Highwaymen. Les deux metteurs en scène travaillent avec des amateurs et ils écrivent toute une dramaturgie à travers des gestes et des postures simples, qui prennent une intensité et une force véritablement théâtrale et chorégraphique.

Nous avons aussi présenté le travail de Valérie Belin et I COULD NEVER BE A DANCER autour des sosies de Michael Jackson. Il s’agit de montrer que le mouvement existe à travers les artifices du spectacle et l’appropriation des gestes constitutifs d’un icône de la culture populaire moderne. Mais ces gestes trouvent aussi une prolongation dans l’espace du quotidien, menant ainsi une investigation sur le rapport entre la copie et l’original.

Monumental, de Jocelyn Cottencin sera aussi présenté dans le cadre de Vidéodanse à Paris. J’étais intéressé par la relation directe que l’auteur revendique avec les arts plastiques et la tradition du tableau vivant, transposant effectivement le monument, dans ses dimensions architecturales, historiques, voire politiques, par une partition visuelle qu’il inscrit dans le champ de la chorégraphie.

Cette exposition est parcourue par deux lignes de force. Il s’agit de montrer comment le geste simple peut être un geste chorégraphique, mais aussi se pencher sur le dialogue entre les arts plastiques et le champ de la danse.

Nous avons demandé à Jérôme Bel de participer à l’exposition, et, en dialoguant, de fil en aiguille, nous avons décidé de montrer Shirtologie en vidéo. Nous avons filmé la performance, qui est projetée comme une œuvre. Ces quatre films sont des performances à l’origine, mais les montrer dans une exposition, aux côtés de vidéos d’artistes, permet de souligner que ces pièces font œuvre.

Il y a une nette différence de perception des pièces, chorégraphiques ou vidéo, en fonction de l’endroit où elles sont montrées. Sur un plateau on est assignés à une lecture, avec un début et sa fin. Etant habitué au plateau, où la durée prédéterminée est une donnée inhérente, j’ai trouvé très intéressant de voir comment on pouvait appréhender ces vidéos de manière libre, dans une temporalité ouverte, ce qui d’ailleurs ne dénature pas leur caractère documentaire. Cela leur donne une dimension beaucoup plus plastique, avec la liberté que le visiteur peut s’octroyer dans l’exposition. C’est un parcours que chacun peut découvrir à son rythme.

Nous avions aussi le désir de présenter du live. Ainsi la performance de Julien Prévieux, montrée en alternance avec le film. Quant à Jérôme Bel, à plusieurs reprises, Frédéric Seguette performait Shirtologie, puis la vidéo reprenait sur sa cimaise. Jérôme Bel nous a aussi proposé Mille, une performance pour 25 amateurs qui, installés dans l’espace d’exposition, commençaient, au signal de l’artiste, à compter à haute voix jusqu’à 1000. C’était très intrigant de voir ce geste vocal simple se transformer, par multiplication et répétition, en un chœur, une chorale. J’ai trouvé que l’enthousiasme des participants était fabuleux. Jérôme Bel a su susciter chez eux un engagement très intense.

Xavier Le Roy était l’invité du Nouveau Festival, l’année dernière, avec Rétrospective. Il nous a semblé essentiel qu’il soit aussi présent dans ce projet curatorial lié au lancement du Centre Pompidou Malaga par le dialogue qu’il nourrit entre l’espace d’exposition et le plateau. Nous avons choisi de montrer Produit de circonstances qu’il a donné en anglais traduit en espagnol. Les spectateurs étaient littéralement happés par cette conférence performance qui traite de la science et du mouvement.

Inferno : Le titre de l’exposition a une force particulière. Comment s’est-il imposé à vous ?
Serge Laurent : Nous nous sommes beaucoup interrogés avec Kathryn Weir sur le titre. Sans doute parce que j’ai l’habitude des plateaux, que je programme Les Spectacles vivants et que je contribue à Vidéodanse, je me méfie un peu du terme « exposition », je trouve qu’il fige trop les choses. Mais en regardant toutes les pièces, nous nous sommes dits que nous pouvions aborder la question du corps de manière simple et vivante dans le cadre d’une exposition – finalement, la danse appartient à chacun dans la façon de se mouvoir, dans la manière d’être, ce qui ne retire rien aux gestes chorégraphiques qui font œuvre à part entière.

Inferno : C’est une invitation très généreuse.
Serge Laurent : Oui, au fond, tout le monde peut accéder à une forme de maitrise et d’excellence du mouvement, tout en restant dans une simplicité et une immédiateté du corps.

Inferno : Pour revenir à Paris, partie prenante du Nouveau Festival, Vidéodanse en constitue le deuxième temps fort. Comment a été pensée sa programmation ?
Serge Laurent : Le médium vidéo est déjà très plastique et montrer un film de danse sur une cimaise agit sur le statut artistique de l’œuvre. C’est intéressant de voir comment le procédé documentaire laisse apparaître une dimension plastique. J’aime bien cette ambivalence et comme l’espace de projection se trouve à proximité d’une exposition, c’est très intrigant pour le public de faire cette traversée. Cela permet de mesurer comment le statut de l’œuvre s’imprime dans le regard des spectateurs.

Nous avons réussi avec Valérie Da Costa à lier trois dimensions fondamentales pour cette nouvelle édition de Vidéodanse : la projection des films, où l’accent est mis sur la dimension plastique de l’œuvre chorégraphique, le discours autour de la danse, avec les rencontres qui traitent des règles du jeu chorégraphique selon la thématique qui régit toute la programmation de cette édition du Nouveau festival, et enfin, la dimension live et performative, tout cela dans le même temps et le même espace. Nous avons choisi les films, nous nous partageons les rencontres avec les chorégraphes pour présenter les séances spéciales et j’ai proposé sur quatre week-ends des performances différentes. Notre idée est de faire en sorte que, du moment où on vient un week-end au Centre Pompidou, on puisse voir un film de danse dans la section Vidéodanse, une performance dans l’espace 315 et ensuite un spectacle dans la grande Salle, tout en profitant, bien entendu, de la proximité des œuvres dans la galerie Sud. Enfin Valérie da Costa a choisi de présenter cet ensemble dans une installation de l’artiste Chloé Quenum.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

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photos crédit Hervé Véronèse

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