NORDEY, « AFFABULAZIONE », LE THEÂTRE ÂPRE

afabulazione

« Affabulazione » de Pier Paolo Pasolini / mise en scène de Stanislas Nordey /Théâtre de la Colline du 12 mai au 16 juin / durée : 2h20

Après avoir commencé sa carrière de metteur en scène par Bête de style, Stanislas Nordey renoue ici avec la parole corrosive de Pier Paolo Pasolini dont il s’est promis de monter les six pièces. Mais le texte Affabulazione, modulant tour à tour, la brillance d’une langue incandescente et l’obscurité de saillies poétiques, ne trouve, qu’avec peine, une traduction scénique. Le titre et donc le thème de la pièce posent une première difficulté théâtrale : comment représenter visuellement un délire mental ? Comment incarner une parole psychotique ?

La pièce s’ouvre sur un rêve noir, une béance, à partir de laquelle se construit l’obsession d’un père pour son fils. S’inspirant des auteurs grecs et des incongruités de la société contemporaine, Pasolini monte et démonte la tragédie d’Œdipe. Cette fois-ci, un père aime atrocement son fils, la candeur de son être-au-monde, l’innocence de sa chevelure blonde –voire peroxydée, car, en forçant le trait, Nordey souligne l’intratextualité de la pièce, référence au « discours des cheveux », publié dans Corriere della serra en 1973. Mais cet amour est mortel.

La mise en scène de Nordey transpose les vagues à l’âme du père sur le plateau. Défilent alors sur scène des ombres antiques kitch, une voyante absurde engoncée dans une robe cheap tandis que sont installés en toile de fond des tableaux de maître représentant Isaac et Jésus : deux fils universels et sacrifiés. De même, le mouvement des grands panneaux sur scène, qui se dilatent puis se rétractent, comme un le battement d’un cœur, enceignent les personnages devenus minuscules, presque rien, face au décor monumental. L’histoire glisse, au fil de la pièce, d’un drame familial banal à une tragédie, les personnages désormais inféodés à un destin noir qui les broie.

Dans le cadre de cette mise en scène névrotique, le jeu des acteurs est disjonctif. Stanislas Nordey, torse nu, possédé, sorte de Christ performeur, scande, parcouru par une fièvre hallucinatoire, tandis que les autres personnages désengagés et distants, jouent en deçà de la puissance du texte. C’est alors que nous revient à l’esprit la phrase prononcée par l’ombre de Sophocle dans le prologue : « Je suis ici, arbitrairement destiné à inaugurer un langage trop difficile et trop facile : difficile pour les spectateurs d’une société en un très mauvais moment de l’histoire, facile pour les quelques lecteurs de poésie ».

La beauté d’Affabulazione et l’impossibilité de sa mise en scène tiennent justement à cette énigme : le texte de Pasolini s’adresse aux lecteurs (de poésie), peut-être insuffisamment aux spectateurs (d’une société).

Lou Villand

Comments
One Response to “NORDEY, « AFFABULAZIONE », LE THEÂTRE ÂPRE”
  1. culturieuse dit :

    Vous avez vu juste. Difficile d’entrer dans ce monde… celui du texte de Pasolini ou celui de Nordey? je ne sais toujours pas.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives