MONTPELLIER DANSE : PHIA MENARD, OHAD NAHARIN, RACHID OURAMDANE

LAST_WORK_(c)_Gadi_Dagon

MONTPELLIER DANSE 2015 : Phia Menard, Ohad Naharin, Rachid Ouramdane

Les chorégraphes dépeignent le monde tel qu’ils le voient, comme il est ou comme il devrait être. Au vu des spectacles présentés en cette 35e édition de Montpellier Danse, notre monde n’est pas près de tourner plus rond. La chorégraphie est un sport de combat à l’intérieur duquel les soldat.es-danseur.euses engagent leurs corps au risque de s’y noyer. Hormis la pièce de Bouchra Ouizguen, aucun des spectacles programmés ne s’ouvre sur une note d’espoir… Ce n’est certainement pas le cas avec les spectacles présentés par la Batsheva Dance Compagny ou par Phia Ménard. Tous deux nous dépeignent un monde dont les relations -juif/musulamans, homme/femmes…- sont forcement dominants/dominés et se terminent quoi qu’il arrive bien mal.

Phia Ménard, Belle d’Hier :
Les Belles d’Hier sont les voitures de collection qui permettent à ces messieurs de pavaner dans des engins rutilants, souvent exposées aux côtés de charmantes modèles en règle générale faiblement habillées. Au cœur de l’Opéra satiné, Phia Ménard présente une pièce pour cinq interprètes féminines, pour cinq vengeresses des temps modernes. La pièce est en deux grandes parties : l’exposition du monde rance et sa lapidation. toute une foret de carapaces congelées que l’on prendra tantôt pour une tenue de femme, tantôt pour une cape de prince sont sortis de congélateurs géants. Les images sont fortes, évocatrices mais laissent libre court à l’imagination de chacun : « C’est le regardant qui fait le tableau » disait Duchamp. Hors là, le tableau évolue, fond au fur et à mesure. Les masques tombent, le rêve fini serpillière, et la danse macabre de la seconde partie de la pièce commence en un ballet de lessiveuses (cinq femmes fortes déguisées en princesses Disney) qui viennent déchiqueter les parures engonceantes de l’ordre ancien. Elles finiront elles aussi en serp-hier, ses serpents venimeux qui viennent prendre la place des hommes dans une ambiance « sortie d’usine » avec néon, musique crissante et gestes à la chaîne. De proies elles deviennent chasseuses et la colère des femmes envers l’imagologie viciée du féminin est aussi terrible – et déprimante – que la rage des hommes. La jeune fille du XXIe siècle, destructrice et belle défonce le carcan pour laisser la scène vide. A l’ordre nouveau ? A la fin de la pièce, les guerrières déposent les armes et tout finit dans un écran de fumée. Combat perdu d’avance ?

Ce qui est très fort dans le spectacle, c’est qu’il ne fonctionne que par images, mais n’appelle jamais au mythe, à l’antique ou à la référence. Pas de passé, donc pas de rapport ou de lien avec notre patriarcat, les idées proposées sont neuves et nous plongent dans une néo-imaginaire qu’il nous faut bien inventer si l’on veut se sortir des références hétéronormées masculines. Phia Ménard fait un premier essai, à d’autres artistes de lui emboîter le pas.

Ohad Naharin, Last Work :
La compagnie israélienne possède les meilleurs danseurs du monde. Ils sont à la fois véloces, voraces, virtuoses mais sans le montrer jamais. Tout est fait pour que notre œil capte le mouvement et non les corps. Les costumes, la lumière, le dessin des corps dans l’espace est au service d’un mouvement de pensée et non d’une exaltation des corps. Malgré des corps exaltés ! Car les danseurs de la Batsheva se donnent sans interruption pendant une heure. Même si la gestion du rythme de la pièce est fascinante -toute en ruptures mais andante malgré tout-, ce qui en ressort (comme pour Sadeh 21, leur précédente création) nous montre un pays anxieux, refermé sur lui-même et qui n’a jamais connu la paix. Du vocabulaire martial à la gestuelle belliqueuse, rien ne vient sauver ce monde en déclin dans lequel les humains s’empêtrent et se coincent.

La pièce commence par des images sublimant le propos et passe de plus en plus vers l’explicatif, le didactique, le pédagogique. Plus on avance, plus le trait se marque et plus les images sont explicites. Comme si l’urgence se faisait de venir non plus représenter mais expliciter l’horreur des relations entre hommes.
Une femme en bleu azur, qu’on prendra pour la métaphore du destin, de l’espoir ou de la résurrection, court sur place pendant tout le spectacle. Seule, effroyablement. Elle ne viendra pas saluer avec les autres.

Rachid Ouramdane, Tenir le temps :
Des courbes racées, une onctuosité du propos, la simplicité des formes, etc. Toutes les définitions du catalogue Ikéa pourraient convenir à cette pièce dansée tant elle se veut dans l’air du temps, sans aspérité aucune et tant le politiquement correct a broyé toute forme de contestation et de prise de risques. Les danseurs gesticulent avec élégance sur un magnifique plateau. Régulièrement, ils vont se faire un câlin ou un bisou. Ouramdane rate le coche de l’apaisement et en lieu et place d’une Hugs party il nous sert une Ugly party dont le thème Post-beatnick se pare de costumes vert-épinard et d’une musique sirupeuse. Même la distribution devient douteuse et l’on se met à penser que chacun à été recruté non pas pour ce qu’il est mais bien pour ce qu’il représente (l’asiatique, le méditerranéen, la handicapée…)

Contrairement aux deux autres propositions, et c’est ce qui fait échec, Rachid Ouramdane ne prend pas la tendresse comme un manifeste et ne la pose pas en étendard face à la société barbare de ses contemporains.
S’il est plus simple d’imposer la violence, on se demande s’il va un jour émerger un courant qui, plutôt que de prôner l’inversion des valeurs ou le cynisme crasse repensera le contrat social dans son ensemble et mettra l’esthétique du Care sur les plateaux sans en faire une foire à la morale mais un vrai divertissement, au sens brechtien du terme.

Bruno Paternot

Tenir_le_temps_4K1B2853_(c)_Patrick_Imbert

Visuels : 1- LAST WORK (c) Gadi Dagon / 2- Tenir le temps (c) Patrick Imbert

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