ROME : COUNTDOWN POUR LA NOUVELLE FONDATION ALDA FENDI CONSTRUITE PAR JEAN NOUVEL

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Rome, correspondance.
Rome: countdown pour la nouvelle Fondation Alda Fendi de Jean Nouvel par Raja El Fani.

Raffaele Curi habite derrière le Palais Farnèse, à deux pas de son bureau à Via Giulia. Il est depuis le début de l’aventure le directeur artistique de la Fondation Alda Fendi dont les nouveaux espaces au Palais du Vélabre seront inaugurés en Septembre 2016, s’il n’y a pas d’autres ennuis administratifs. Jean Nouvel a pu commencer les travaux cet été et la curiosité s’intensifie: Rome aura-t-elle enfin sa Fondation Cartier?

Raffaele Curi est toutefois un homme de scène et me laisse entendre que l’art plastique ne sera pas tout à fait la priorité de la Fondation Alda Fendi: pas de programme artistique préétabli avec Raffaele Curi, mais jusqu’ici une prédilection évidente pour les Arts Vivants à en juger par ses spectacles qui oscillent entre théâtre et happening.

Son horreur des classifications le pousse à improviser au cours de l’interview la mise en scène de son prochain spectacle encore en gestation. Un témoignage hors normes et un éclairage exclusif sur un procédé créatif qui sera bientôt au centre de la vie culturelle romaine.

Interview de Raffaele Curi :

Parle-nous de ta formation.
J’ai fait lettres classiques au lycée, j’étais pas très calé en latin mais le grec me passionnait. Aujourd’hui encore le grec m’aide à prendre des décisions, c’est une gymnastique mentale incroyable. Je me demande si c’est pas à cause de la disparition de ces langues, que les gens sont devenus si schématiques aujourd’hui. Mais pour tous ceux qui veulent dépasser ce schématisme contemporain, le grec est un renfort formidable. À la base de la psychologie humaine, comme l’invention du complexe d’Œdipe par Freud en témoigne, on a Eschyle, Sophocle, Euripide puis Shakespeare. Allez, si on veut, Dante et Milton aussi.

Après le lycée, tu t’inscris à quelle université ?
D’abord en Médecine à Pérouse, c’était l’idée de ma mère désespérée parce que mon père meurt subitement et qu’on reste sans moyens. Puis très vite je m’enfuis à Rome, sans un rond, et je m’inscris à la fac de Lettres en Histoire de l’Art à Rome et à l’école d’Art Dramatique Silvio D’Amico, je voulais devenir acteur. J’ai rencontré des tas de gens dont Michele Placido, son fils était d’ailleurs dans mon dernier spectacle l’hiver dernier. Et un beau jour, De Sica m’offre le rôle d’Ernesto Bassani dans le film Le jardin des Finzi-Contini qui remporte un Oscar, et ma carrière commence.

Tu as joué dans combien de films ?
Trente-deux, dont le Casanova de Fellini, beaucoup de films de Pupi Avati, et un film de Comencini, Il Gatto. Puis la MGM propose de me lancer avec un film tourné en Espagne avec Angie Dickinson, un flop total qui a marché seulement au Mexique. Et c’est à cause du contrat de deux ans avec MGM que je rate une super occasion, le film sur Saint-François de Zeffirelli où je devais jouer Saint-Bernard. Crise totale, et à partir de là, je n’ai que des propositions de rôles médiocres.

Qu’est-ce qui te décide à changer de parcours ?
À 26 ans, je rencontre Laurence Olivier qui m’ouvre les yeux sur les difficultés du métier d’acteur et je commence à me remettre en discussion. Puis on me propose un rôle dans une des premières séries télé écrite au départ pour Visconti qui y renonce pour tourner Le Guépard. On est à la fin des années ’70 et c’est le début de la culture populaire didactique, on adapte les grands romans de la littérature russe, française, la télévision était encore cultivée, moderne. Je tourne donc cette série avec Alida Valli comme protagoniste et je finis sur la couverture du magazine Gente. Je deviens populaire et la maire de mon village dans les Marches, Potenza Piceno, me demande de faire quelque chose pour ma région. Un jour en revenant de la plage, je repère une villa appartenue aux Chigi et aux Buonaccorsi, et je décide d’y organiser une petite soirée de musique et poésie avec mes amis Lino Capolicchio et le flûtiste Severino Gazelloni. La soirée est un succès. Je rencontre Richard Gere qui était très ami du grand chef déco Nando Scarfiotti, de la région des Marches lui aussi comme Dante Ferretti. Je me découvre donc un talent dans l’évènementiel, et je décide d’aller me présenter à Giancarlo Menotti, le directeur du Festival de Spolète, un festival extraordinaire, je lui propose de lui trouver des sponsors. Je convainc d’abord l’entreprise Poltrona Frau puis la maison de Haute Couture Genny qui renonce au dernier moment. J’étais désespéré. Puis grâce à Wanda, l’incroyable domestique de ma voisine du dessus (qui était la fille de Guglielmo Marconi), je rencontre les sœurs Fendi. Wanda avait été la nounou des filles d’Anna Fendi.

Et tu réussis à convaincre les sœurs Fendi de sponsoriser le Festival de Spoleto.
Je rencontre Anna Fendi et lui demande d’accepter avant même d’écouter ma proposition. Elle accepte et je retourne chez Menotti avec 35 millions, il m’engage, je deviens ensuite son assistant et travaille au Festival de Spoleto pendant 18 ans. Aujourd’hui Carla Fendi est membre du comité du Festival, mais le Festival n’est plus ce qu’il était. (…)

C’est toi qui a poussé Alda Fendi à faire une fondation ?
Oui, l’idée m’est venue quand la maison Fendi a vendu toutes ses parts à Arnault pour presque un milliard de dollars.

Une somme partagée entre les cinq sœurs Fendi, mais tu te rapproches surtout d’Alda, la plus jeune et c’est avec elle que tu crées la Fondation.
Oui, je travaillais depuis le Festival de Spoleto comme PR dans la maison Fendi, je leur organisais les défilés privés à Rome, de véritables spectacles, j’étais déjà metteur en scène à l’époque mais je le savais pas encore. Forcément à Rome, tout devient du spectacle: j’ai eu l’idée d’organiser un défilé à Cinecittà avec le grand chef opérateur Storaro, au départ les Fendi étaient perplexes et me disaient que leurs clientes auraient refusé d’aller en banlieue. Quand j’y repense, c’est avec ce défilé que j’ai posé les bases de la Fondation, en établissant un rapport avec le monde de l’art et du spectacle.

Comment tu as convaincu Alda Fendi d’ouvrir une fondation ?
Au moment de la vente, il y a onze ans j’ai dit à Alda: «Tu es riche comme Crésus, tu ne veux tout de même pas que tes filles n’héritent que de fourrures?» Alors on commence par ouvrir la galerie Silos dans le Palais Roccagiovine sur les ruines de la Basilique Ulpia, on découvre une autre portion de la Basilique, résultat: tous les livres d’histoires doivent être réécrits!

Mais les Fendi avaient déjà commencé à collectionner des œuvres d’art dans les années ‘60.
Carla Fendi avaient acheté des œuvres du groupe romain, elle a une belle collection des artistes de l’École de la Piazza del Popolo. Mais Alda vient de commencer. Je lui ai conseillé Kounellis, elle a choisi la série des grands Suaires mais ils font partie de la collection privée d’Alda, ils ne seront pas exposés à la Fondation.

Si la collection d’art d’Alda Fendi est encore en cours, la nouvelle Fondation ne misera pas tout de suite sur des expositions comme les autres fondations, Prada, Vuitton etc.
Il y a une grande différence : les autres fondations sont des grosses entreprises, la Fondation Alda Fendi n’est qu’un nom et doit faire oublier la marque Fendi, qui par contrat ne lui appartient plus. Ma mission chez la Fondation Alda Fendi est de faire oublier la mode. Je pense que la mode a dénaturé la culture italienne, trop de choses dans l’art contemporain dérivent de la mode. Il n’y aura donc pas d’exposition permanente, notre Fondation restera très ancrée dans le théâtre et le spectacle, de Bob Wilson à Castelluci, et aura une approche à l’art très nomade, ondoyante.

As-tu déjà une idée des artistes qui seront invités à exposer à la Fondation ?
Je n’aime pas les programmes préétablis, je n’ai pas encore de liste d’artistes, mais j’ai une préférence pour les installations. J’aimerais organiser une exposition politique, très critique et ironique, Renzi me semble un boy-scout. Mon idée d’art-théâtre envahira toute la Fondation, il n’y aura pas vraiment d’espace délégué aux expositions. Mais il y aura bien sûr une galerie qui sera l’espace central de la Fondation, c’est un espace torteux.

Vous vous consultez souvent avec l’architecte Jean Nouvel ?
Je viens de lui écrire une lettre où je le remercie pour ses explications. Je n’étais pas très convaincu par certains de ces choix, par exemple l’acier opaque, je voulais quelque chose de classique et lui de plus moderne. Je reste au fond quelqu’un de très classique, mais ses arguments m’ont convaincu.

Une fondation en plein cœur de la Rome Antique c’est une responsabilité.
Oui, la nouvelle Fondation s’insère dans un plan de réhabilitation de toute l’aire du Palatin, une partie du Forum Romain jusqu’ici complètement laissée pour compte. Alda Fendi a une maison dans le Forum. Les travaux du Circus Maximus sont en cours, le Temple de Vesta a été rénové par un Japonais et rebaptisé Temple d’Hercule. L’Arc de Janus aussi a été restauré, mais ça reste une zone pas très appétissante pour le tourisme.

La Fondation ouvrira ses portes avec un de tes spectacles ?
Non, l’inauguration devrait se faire en concomitance avec le musée de Doha au Qatar dont l’acquisition du Matisse récemment a fait beaucoup débattre. Il y aura une présentation du travail de Jean Nouvel à Rome et à Doha, et un concert. Je ferai un spectacle plus tard sur la négation avec des suggestions prises de l’histoire japonaise, du théâtre Nô à Hiroshima au tsunami. J’aime la rigueur des Japonais, ils savent se recycler, je suis très ami de Banana Yoshimoto. Pour la nouvelle Fondation, on avait d’abord voulu l’architecte japonaise Sejima qui a renoncé à cause du tsunami qui a détruit son cabinet.

Tu diriges une fondation et tu crées des spectacles. Comment tu préfères qu’on te définisse ?
Je suis un artiste immanent, je fais des spectacles en fonction des lieux et des gens que je rencontre. Il y a cinq ans, j’ai participé à la Biennale de Venise parce que le directeur de la Biennale de Théâtre Maurizio Scaparro m’a contacté, il voulait quelque chose d’expérimental. J’avais rencontré durant une Traviata la chanteuse lyrique d’Athènes Myrtò Papatanasiu et je l’ai invitée à chanter dans mon spectacle qui s’est tenu au Théâtre Goldoni de Venise. C’était la première fois que je faisais un spectacle dans un théâtre, c’était un spectacle moyen mais à la fin un projecteur s’allume droit sur le public, les gens n’ont pas compris si c’était fini ou pas. (…)

Propos recueillis par Raja El Fani.

Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans le numéro 06 d’INFERNO six-monthly, parution le 23 décembre 2015.

Photo : Alda Fendi et Raffaele Curi / Photo DR

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