CAROLEE SCHNEEMANN : DISPARITION DE L’ARTISTE PIONNIERE DE LA PERFORMANCE ET DU BODY-ART
DISPARITION. Carolee Schneemann.
Carolee Schneemann, artiste pionnière de la Performance et du Body-Art est décédée le 6 mars dernier. Née en 1939 à Fox Chase en Pennsylvanie, Schneemann a commencé sa carrière d’artiste à la fin des années 50.
Sa pratique des premiers happenings, un art singulier qu’elle partage avec des artistes peu nombreux alors tel Allan Kaprow, la conduit à produire des pièces significatives dès les sixties comme les célibrissimes » Eye Body: 36 » (1963) ou » Meat Joy » (1964). L’artiste interagit avec le public, ses performances utilisent le corps et divers accessoires, bouleversant les codes et la pratique artistique. Une oeuvre comme » Interior Scroll » datant de 1975, où elle extrait de son corps un parchemin, est parfaitement représentative de sa pratique artistique pionnière, qui aura révolutionné son époque.
A l’instar de sa consoeur Judy Chicago, Schneemann est très engagée dans le féminisme et son oeuvre en témoigne à chaque instant. Ainsi, le corps est-il primordial dans l’œuvre de l’artiste, il en constitue le medium privilégié, le process artistique. Schneemann conteste la prédominance du masculin dans la société et dans le monde artistique en particulier. Ses performances et actions montrent un corps délivré de ses tabous, un corps social et profondément politique qui exprime toute la puissance de la féminité, déconnecté des codes et usages en cours dans la société de son époque. Ainsi par exemple, se filme t’elle en train de faire l’amour avec James Tenney dans un court-métrage qu’elle retravaille par la suite en le bidouillant, le corrodant et le recoloriant. Le résultat est un film quasi-abstrait : » Fuse » a été réalisé entre 1964-1967 et fait figure alors d’une bombe dans l’univers de l’Art.
Les pièces des années 70 expriment également sa forte préoccupation de la notion de pouvoir, alors exclusivement entre les mains des hommes, pouvoir qui initie guerres et violences en tous genres. Elle s’engage avec son corps dans des séries de performances et d’actions qui traitent de la guerre au Viet-Nam, grand sujet de l’époque. Par la suite, Schneemann explorera les représentations du sexe féminin depuis l’aube de l’humanité comme dans les années 1990 avec la série » Vulva’s Morphia » (1990).
Il n’est pas indifférent de savoir que l’artiste était fille de médecin. Ayant entamé sa formation artistique au Bard College à New York, elle en a été brutalement expulsée pour avoir commis un autoportrait nu, évidemment tout de suite recalé par l’institution pour « obscénité ». Plus tard, elle rejoindra les trublions du Living Theatre, dont les performances et le théâtre étaient alors jugés révolutionnaires et libertaires. Elle co-fondera également le Judson Dance Theater, avec lequel elle entrera définitivement en Performance, rompant avec sa première pratique de peintre néo-expressionniste.
Carolee Schneeman a reçu en 2017 le Lion d’or de la Biennale de Venise pour l’ensemble de son oeuvre et de ses participations à la Biennale. Paolo Baratta, président de La Biennale depuis 1998, avait alors jugé : « Carolee Schneeman est l’une des figures les plus importantes du développement de la performance et de l’art corporel. Elle est une pionnière de la performance féministe au début des années 1960 et a utilisé son corps comme matériau principal de son art. En opposition à la représentation traditionnelle des femmes comme de simples objets nus, Schneemann a utilisé le corps nu comme une force primitive et archaïque capable d’unifier les énergies. Son style est direct, sexuel, libérateur et autobiographique. L’artiste met en avant l’importance du plaisir sensuel féminin et examine les possibilités d’émancipation politique et personnelle des conventions sociales et esthétiques prédominantes… »
Son travail a été exposé dans les plus grands musées et institutions du monde dont le Los Angeles Museum of Contemporary Art (1997), le Whitney Museum of American Art (1999), le Centre Georges Pompidou (1995), le MoMA (New York), Le New Museum de New York (1996), le Museum der Moderne de Salzbourg, le Museum furt Moderne de Francfort… Dès les années 90, après des années d’indifférence du milieu artistique, Schneemann est enfin représentée par des galeries, d’abord par la P.P.O.W. Gallery de New York puis ensuite par la galerie Lelong, à New York et à Paris.
Marc Roudier
* Lire l’excellente interview de l’artiste réalisée par Hans Ulrich Obrist, parue en 2017 :
https://www.spikeartmagazine.com/en/articles/carolee-schneemann-future-menace
Images: 1- “Up to and Including Her Limits,” performance at the Kitchen 1976. Photo by Allen Tannenbaum / 2 & 3 – « Eye Body » / 4- « Fuse » / 5- « Meat joy » 1964 / 6- « Fresh Blood » – Photos DR – / Copyright succession Carolee Schneemann