FESTIVAL NOVART : DES PERFORMANCES INTERNATIONALES AUX CREATIONS « MADE IN AQUITAINE »

kurt-preschke

Festival Novart 2015 / 3-20 octobre 2015 / Bordeaux & Grand Bordeaux.

Redball Bordeaux, la gigantesque boule rouge de cinq mètres de diamètre de l’artiste new yorkais, sculpteur et vidéographe, Kurt Preschke, investit des lieux mythiques de la cité bordelaise pour, « compressée », en révéler une nouvelle existence. Ainsi, au lieu « d’effacer » l’Opéra de Bordeaux de l’architecte Victor Louis, la Flèche de l’église Saint Michel qui culmine à plus de cent mètres, la monumentale Porte Cailhau, le bâtiment historique de la Gare Saint Jean, ou encore les immenses piliers contemporains du tout nouveau Pont Chaban Delmas, cette sphère écarlate en souligne les lignes en les donnant à voir sous un autre angle. Objet ludique et improbable, cette installation mobile crée (simplement) la surprise, déclenche (souvent) le sourire et (immanquablement) « redonne de la couleur » au paysage urbain figé dans une perfection déjà (trop) pensée.

Bianco, de Nofit State Circus, le chapiteau gallois dressé accueille les prouesses acrobatiques de circassiens défiant les lois de la gravité sous les yeux médusés de spectateurs déambulant librement sur le sol en terre battue alors qu’au-dessus d’eux un ballet vertical déroule sa dramaturgie aérienne. Des musiques love ou rock alternent ménageant des séquences au rythme contrasté. La maîtrise des artistes, leur proximité, autant que leur engagement physique, déclenchent le respect voire l’empathie, la musique et les émerveillements que certains exploits provoquent subjuguent et sont tout proches de nous faire rencontrer l’enfance en nous… Pourtant, parfois, on se prend à redescendre sur terre, la magie alors s’envole, et nos yeux décillés assistent à une juxtaposition de numéros bien rôdés qui pour performants qu’ils soient distillent dans leur répétition un soupçon d’ennui.

Pneuma, de Carolyn Carlson avec le ballet de l’Opéra National de Bordeaux dirigé par Charles Jude, est « comme une apparition »… détonante dans le paysage de Novart. Portés par la musique hypnotique de Gavin Byars, les danseurs et danseuses sont d’une beauté séraphique qui transcende toute matérialité. Leur grâce et leurs mouvements épurés font d’eux des créatures « sans gravité ». Ce moment de poésie planante (inspiré par L’air et les songes de Gaston Bachelard) manque cependant de « poids », c’est comme une épure qui manquerait de corps pour les avoir trop magnifiés ces corps parfaits. On se surprend à regretter la puissance narrative des ballets de Pina Bausch. Sa programmation dans ce festival dédié aux formes plus audacieuses pourrait apparaître comme une allégeance consentie.

Nord, de Virginie Barreteau (Cie La Nageuse au piano) nous plonge dans l’univers aussi glacial qu’intimiste d’un huis clos ayant pour cadre un no man’s land gelé du grand nord. Là, la vie réduite au strict nécessaire (se nourrir, survivre), est rythmée par les saillies des désirs qui s’échappent à l’état brut. Yon, le fils, ne pense qu’à s’acheter une casquette neuve, « aux nichons » de sa sœur et à Sils, la belle femme inaccessible du boutiquier. Rina, la sœur, elle, est attirée par le tenancier du magasin qui possède tout ce qu’elle désire, il la possédera donc. Anck, le père, lui, ne désire qu’une chose : remplir sa bouteille de l’alcool du boutiquier. Toren, la mère, s’échine à dépiauter une carcasse sanguinolente tout en criant des ordres pour tenter de contenir sa tribu et lui ordonner d’aller relever les filets où se sont prises les proies vivantes de passage. Quant à Sils, l’objet du désir, c’est son fantôme halluciné, sorti tout droit des marais où elle avait disparu, qui dira le sort que « les vivants » lui ont réservé.

La langue, rugueuse à souhait, est rudimentaire comme le sont les esprits des protagonistes. L’atmosphère glauque, rendue par une lumière blafarde éclairant une scénographie dépouillée de tout artifice, immerge dans les arcanes du drame immobile. Tableau vivant d’une mort lente annoncée, l’esthétique produit le sens. La voix sonorisée de Sils laisse en revanche perplexe, certains éclats de cette voix d’outre-tombe étant difficilement audibles sans que cela ait été visiblement voulu.

Paysages nomades # 2. Derrière la porte, quatre auteurs, quatre dessinateurs « illustrant » leur propos sur un écran dirigé vers l’extérieur, un compositeur et deux comédiens susurrant au micro les textes, s’associent pour nous faire pénétrer « derrière la porte » – accès à l’interdit du désir depuis Barbe Bleu. Chacun des deux spectateurs, lové comme les comédiens dans un fauteuil-boule, reçoit leurs paroles dans le casque posé sur ses oreilles. Monique Garcia, la metteure en scène directrice du Glob Théâtre à l’origine du projet, avait donné une seule consigne aux auteurs : se saisir de ce thème pour écrire une histoire de cinq minutes au plus.

Le résultat est une plongée sensible dans les univers créés. Négociations, de Baptiste Amann, nous précipite dans les méandres inquiétants d’un suspense hitchcockien où la vie d’une enfant ne semble plus protégée que par une porte qu’elle va finir par ouvrir… Derrière la porte de la chambre froide, de Myriam Boudenia, renvoie au huis clos surprenant vécu par deux réfugiés de la prise d’otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris. Les Chambres, de Mariette Navarro, sont celles qui accueillent dans leur fuite éperdue deux amants lancés dans un road-movie sans issue. Quant à Behind the green door, d’Arnaud Poujol, il nous colle dans le fauteuil d’un psychanalyste écoutant en direct les confidences d’une jeune femme racontant à plus d’un titre son orgasme « mis en scène » à la faveur d’une réminiscence cinématographique porno.

La mise en jeu des deux acteurs (Laetitia Andrieux et Jérôme Thibault, très convaincants), la sensualité avec laquelle ils s’emparent de manière gourmande de textes (publiés aux Editions Moires) à haute valeur interprétative et émotionnelle, le dispositif visuel et sonore original, inscrivent ce petit format dans le droit fil de ce que l’on peut attendre d’un festival visant à la découverte de formes hybrides exigeantes.

Méduse, la toute nouvelle création du Collectif Les Bâtards Dorés, s’inscrit dans les cinq Banquets Littéraires programmés durant ce festival dans une ancienne usine à chaussures qui accueille désormais La Manufacture Atlantique de Frédéric Maragnani. Elle nous convie, au sens propre du terme, à prendre place autour de tables dressées en U pour assister en live au procès d’un officier de la frégate Méduse dont le naufrage, immortalisé par le peintre Géricault, hante la mémoire collective.

Partant du récit de Corréard et Savigny, deux des rescapés de ce funeste radeau, d’Ode Maritime de Fernando Pessoa et d’Océan d’Alessandro Baricco, le collectif nous fait revivre avec fougue et passion cette histoire de survie où, confrontées à une situation limite, les places de chacun dans la lutte pour ne pas mourir sont déterminées socialement par le rang qu’est le leur : aux officiers, revient de droit la place « centrale » sur le radeau, aux manants l’extérieur qui les condamne irrémédiablement à la noyade. Quant aux pratiques éhontées de ceux qui détiennent avec leur sabre et leur uniforme à galons le pouvoir de tuer pour s’approprier les précieuses réserves de nourriture, elles font écho direct à la violence du capitalisme sauvage qui « nourrit » les actionnaires en sacrifiant les travailleurs.

Le dispositif convoque avec intelligence plusieurs disciplines pour mettre en abyme cette histoire de 1816 où « le naufrage » n’est pas sans évoquer celui de notre société néolibérale contemporaine. Cinq acteurs incarnent les rôles de l’officier, du passager sans grade amoureux de la cantinière sacrifiée, de la juge qui mène le procès, de son assistante greffière, et d’un récitant. Leur mise en jeu est des plus convaincantes. Leur jeu est interrompu par quelques séquences vidéo « préfilmées » où un sociologue, déjanté (bouffée d’humour qui allège le récit dramatique) mais très pertinent dans les propos « savants » qu’il tient sur un ton goguenard, analyse de manière décalée et jubilatoire les rapports de pouvoir et de domination qui régissent cette mini société « à la dérive ».

Durant l’ensemble du procès, l’artiste Jean-Michel Charpentier, secondé par deux assistantes talentueuses, peint en direct une gigantesque fresque relatant au travers de portraits saisis sur le vif le drame vécu par les naufragés de La Méduse. Quant au menu du repas servi par Estelle en Goguette, il fait aussi partie de la dramaturgie : « le pâté de tête » servi en entrée annonce le cannibalisme à bord du radeau, « le tartare » en plat de résistance est une métaphore des corps déchiquetés exposant leur viande crue à l’air libre, et « l’île flottante » en dessert résonne comme l’appel vers des horizons plus cléments. Les entractes culinaires sont agrémentés de chansons de mer (C’est pas l’homme qui prend la mer de Renaud, Les Copains d’abord de Brassens, etc.) jouées à la guitare par un troubadour fantasque.

Une très, très belle réalisation tant par la visée philosophique de son contenu que par sa fabrique mobilisant avec bonheur plusieurs disciplines (Théâtre, Musique, Chant, Vidéo, Peinture, Art culinaire) au service du même projet : convoquer le passé pour « réfléchir » le présent. Tout l’esprit de Novart est là.

Yves Kafka

Photo DR : Redball Bordeaux de Kurt Preschke

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Comments
One Response to “FESTIVAL NOVART : DES PERFORMANCES INTERNATIONALES AUX CREATIONS « MADE IN AQUITAINE »”
  1. Qui a osé construire une église autour du ballon?

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