NOVART 2015 : L’EXPERIENCE JUBILATOIRE

Sound of Music - Yan Duyvendak - étape de travail - Théâtre d

Festival Novart 2015 / Bordeaux-métropole du 3 au 23 octobre 2015.

Performances internationales et création aquitaine

Le Noshow, d’Alexandre Fecteau, mis en jeu par un drôle de collectif québécois – « Nous sommes ici » – s’est mis en tête de faire du théâtre un lieu où on met en scène les questions qui traversent ceux et celles qui font … du théâtre justement ! On pourrait voir dans cette intention la réification de la fable du serpent qui se mord la queue ou bien encore le réel du psychotique qui tourne inlassablement en rond dans son monde clos, tout étonné de se cogner la tête contre les murs de son aquarium. Mais sous des dehors très surprenants et souvent amusants, c’est la « matière » même d’un débat sérieux qui est « travaillée » dans ce forum déjanté : le prix de la culture et la considération que la société actuelle y attache, voilà ce à quoi on est concrètement confrontés en mettant la main à la pâte ! D’ailleurs d’emblée, chacun est invité à choisir « le prix qu’il accorde au théâtre » en choisissant le montant de son billet : 0 €, 11 €, 33 €, 66 €, ou 99 € ; en fonction de la recette, le nombre de comédiens, de 7 au départ, sera réduit à 3 puis – avec un effort – à 4 ce soir-là.

Ensuite, ce théâtre à haute valeur participative (chacun est sommé d’envoyer avec son portable un sms indiquant le n° des acteurs à conserver sur le plateau décimé par la grève ; une spectatrice appelée en direct sur son portable, converse de la salle avec les comédiens sur la scène ; une autre encore appelle en direct l’une de ses amies pour la convaincre « d’adopter un comédien », etc.) déroulera une série de situations impliquant directement le public dans la construction d’une réflexion touchant à l’essence du métier de comédien engagé dans sa relation au « spect- acteur ». L’ensemble fonctionne plutôt bien, la chute un peu dépressive (mais bien vue…) reflète l’état des lieux d’une culture ingrate vis-à-vis de ceux qui la servent.

Cependant, des questions (contenant leur réponse…) se posent : à vouloir « à tout prix » faire de la parole du public un élément central du dispositif, ce « No-Show » ne verse-t-il pas à certains moments dans le travers d’un « théâtre-réalité » trop peu consistant ? Si intégrer concrètement le public à la dynamique du processus de construction d’une réflexion sur le théâtre est fort louable, peut-on pour autant considérer que la banalité des paroles émises dans ces conditions – les spectateurs transis, désignés pour exposer devant toute une salle ce qui touche au privé, trouvent refuge derrière ce que Roland Barthes appellerait une langue blanche – soit, en soi, un objet artistique et/ou un instrument susceptible de provoquer une « prise de conscience » efficiente ?

A Game of You, du « Collectif poétique belge », Ontroerend Goed, propose une expérience unique en son genre, une sorte de traversée jubilatoire des miroirs (au propre comme au figuré), une invitation savoureuse à lâcher les amarres pour partir à la rencontre de soi au travers d’un parcours initiatique dont les clés ne nous seront révélées que dans l’ultime phase. Pris dans un fabuleux jeu de miroirs, notre identité « questionnée » se dit en se projetant dans des rencontres improbables où des alter ego se découvrent être des comédiens incarnant d’autres alter ego. Si cela semble un peu confus à exposer, c’est que la traduction de cette expérience singulière où la projection sur « l’autre » nous invite à dire ce que nous sommes (test de Rorschah, format XL !), ne peut qu’échapper à la rigueur raisonnante. En effet, l’image que nous avons de nous-même se met à vaciller, se déconstruit pour mieux se (re)construire, ses contours se mettent à trembler, un peu comme notre reflet entraperçu à la surface d’une eau trouble. Et ce jusqu’à l’ultime rencontre finale, où, éberlué, sidéré, émerveillé, on s’entend et se voit au travers d’un autre nous-même, placé derrière le miroir sans tain, qui duplicate à l’identique ce que nous avons (re)joué de ce que nous sommes. L’effet peut être hilarant mais aussi délicieusement terrifiant, une sorte d’assomption du sujet qui n’est pas sans rappeler ce que décrit Jacques Lacan dans « le stade du miroir », cette expérience essentielle constitutive du sujet humain.

Ainsi la jubilation liée à ce parcours initiatique ludique est-elle de l’ordre d’une régénérante régression, d’un lâcher prise, qui permet de se rencontrer soi grâce à la présence de l’autre. En effet on ne peut dire « je » que parce que ce « je » se pose au contact d’autres semblables – mais différents – à qui il s’oppose. En l’occurrence, c’est le formidable jeu des comédiens caméléons et la participation active de chaque participant, « à l’insu de son plein gré », qui crée les conditions d’une aventure « merveilleuse » (écho d’Alice au pays des merveilles) débouchant sur l’avènement de notre je.

Entre je et jeu, une histoire jubilatoire de miroirs… Expérience spéculaire troublante et fascinante, hypnotique « mise en je » des plus élaborées, comédiens en tous points remarquables dans leur capacité – dans toutes les langues – à « réfléchir » ce qui nous échappe : nous tenons là un théâtre d’exception.

Sound of Music : Yan Duyvendak – le même qui nous avait séduit avec Please, Continue (Hamlet) en 2011 tant le procès en direct (procès mené par des professionnels du barreau, des comédiens, des bénévoles, mais aussi le public associé) de ce jeune homme meurtrier, issu d’un milieu défavorisé, était pertinent socialement et politiquement – creuse ici le sillon de ses thèmes d’élection. Sa proposition artistique s’entend comme la mise en scène d’une comédie musicale aux rythmes percutants, type Broadway des années 1929 (musique d’Andrea Cera qui joue avec les références et les clichés du genre ; chorégraphies « lumineuses » d’Olivier Dubois, l’auteur de Tragédie, et de Michael Helland), pour traiter en contrepoint d’un contenu (textes de Christophe Fiat qui mêlent la grande et la petite histoire, celle d’Aaron Swartz, figure de l’Internet libre, pendu à 26 ans) des plus sérieux : la disparition programmée des espèces vivantes, y compris de l’espèce humaine, et ce, à très court terme.

Cette chronique d’une mort annoncée s’appuie sur les dérives sociétales néolibérales où l’impuissance patente des Etats face aux lobbys privés marque irrémédiablement la fin de tout processus démocratique permettant aux citoyens d’infléchir les politiques menées. Les conséquences en sont non seulement visibles au travers des suicides en chaîne des salariés, niés dans leur dimension d’humains voués aux gémonies du Capitalisme triomphant et sacrifiés sur l’autel du productivisme outrancier, mais aussi repérables, suite au réchauffement de la planète soumise à « l’effet de serre », dans la disparition exponentielle des espèces animales et végétales, sans parler des phénomènes associés de désertification, de famines et de déplacements massifs des populations de plus en plus fragilisées par ces changements climatiques. Si, on ajoute à ce tableau, sombre, les conflits meurtriers, liés entre autres aux extrémismes religieux de tous poils, on a toutes les raisons de… déchanter ! Une raison de plus pour, justement, exorciser la crise en renouant avec les « backstage musicals » de Broadway visant à « distraire » de la crise.

Les points culminants de ce spectacle mené tambour battant, sur le fond d’une scénographie déployant à l’envi strass et or, sont sans conteste le kickline au sol accompagnant la chanson End of Civilization, et l’effet masse des danseurs et danseuses pressés au-devant de l’avant-scène, le décor avançant vers eux métaphorisant le rétrécissement progressif de l’espace à vivre de notre planète.

Du « grand spectacle » donc, au service d’une analyse non dénuée de vérités, mais qui, au-delà du plaisir premier d’assister à une agréable comédie musicale décalée dans les thèmes qu’elle aborde, peut laisser au final un soupçon de goût de paillettes colorées bling-bling. En effet, faute d’apporter une profondeur nouvelle à ces thèmes rebattus (la nouveauté étant seulement dans leur mise en scène), elle donne parfois l’impression de les instrumentaliser en sacrifiant à un effet de mode.

Dinamo, de Claudio Tolcachir, Lautaro Perotti et Melisa Hermida, propose une « vue de coupe » (ou « vue écorchée ») d’un mobil home immobile abritant trois accidentées de l’existence. En ôtant la façade de la caravane – un peu comme Georges Perec l’avait fait dans « La Vie mode d’emploi » – les trois complices argentins donnent ainsi à voir les menus faits et gestes d’un quotidien qui fait du surplace tant les solitudes juxtaposées ont bien du mal à communiquer.

Drôles de dames, drôles de drames que ceux vécus par ces trois paumées qui, chacune à leur manière, trouvent ici le lieu « accueillant » leur survie. Il y a là Ada, la vieille artiste musicienne, abandonnée par l’amour et l’inspiration, qui, à l’image de l’une de ses anciennes affiches, flétrie et écornée, épinglée sur la cloison de sa caravane, porte sur son visage les stigmates du temps qui a passé. Elle trouve dans le micro qui ne la quitte jamais l’objet transitionnel qui la rattache à ses rêves déchus.
Fait irruption, dans sa vie suspendue entre un passé rêvé et un avenir ruiné, sa nièce Marisa, bombe de frustrations sportives et de dérives psychologiques. Elle sort d’hôpital psychiatrique et vient là pour se (re)construire une carrière de championne de tennis, elle qui n’a jamais connu le moindre succès et dont trente années écoulées ont quelque peu alourdi le corps. Elle se cogne contre l’autisme de sa tante, branchée uniquement, sur le chant des sirènes de sa musique en berne, et contre les hallucinations dont elle se croit à nouveau victime lorsqu’elle « rencontre » – pour de vrai cette fois – la troisième occupante des lieux, qui, en position irrégulière, squatte le toit de la caravane.

Harima, c’est son nom, vient sans doute d’un pays étranger dont la langue est pure invention, sans papier, elle est vouée à une mise au placard (au propre comme au figuré, puisqu’elle n’arrête pas d’apparaître et disparaître dans les éléments suspendus de ladite caravane). Elle est des trois, sans nul doute, celle dont l’énergie présente n’est parasitée par aucun héritage lié à un passé traumatisant. Pour elle c’est le présent le traumatisme, mais, pleine d’énergie, elle lutte dans la clandestinité à laquelle la contraint son statut d’immigrée sans papier.

Ces solitudes recomposées par la présence, ignorée ou reconnue, des autres vont se juxtaposer, se croiser, parfois se rencontrer, pour former un paysage de ce que l’humaine condition peut secréter comme formes d’exclusions. L’humour n’est pas absent, ainsi les dérives de la chanteuse en mal de son passé qui se réfugie sous une serviette pour ne pas voir et entendre sa nièce dont l’arrivée intempestive perturbe ses délires artistiques, les excès de l’ex joueuse de tennis ratée toujours en mal d’exploits et qui se retrouve avec un corset orthopédique lui paralysant tout le haut du corps, ou encore les facéties de la passagère clandestine subtilisant de quoi se ravitailler.

Cette « installation » donne à voir une photographie juste et sensible des solitudes contemporaines. Elle se laisse appréhender comme un témoignage artistique sur des réalités diffuses. Son côté non-narratif qui sacrifie au répétitif – comme la vie sait l’être – situe délibérément cette production du théâtre argentin dans le champ des œuvres non spectaculaires qui peuvent « surprendre » un public en attente d’une construction plus aboutie et d’un récit qui progresse. L’originalité et le grand intérêt de ce projet se trouvent justement dans ce parti pris totalement assumé.

Cinérama, d’Opéra Pagaï, ce collectif bordelais – à qui on doit le remarquable Far Ouest, épopée nocturne à pied, à vélo, en tracteur et en bus, invitant quarante spectateurs à découvrir au travers d’une fiction déjantée le vrai territoire de Saint Médard en Jalles – récidive en empruntant cette fois au cinéma la trame de sa fiction-réalité. D’emblée, sur une vraie place de Bordeaux, celle de la basilique Saint-Michel, alors qu’une quarantaine de spectateurs, casques aux oreilles, ont été conviés à s’attabler à la terrasse fictive aux allures réelles d’un café, deux « comédiens », équipés d’un micro dissimulé et perdus parmi les vrais passants traversant eux l’espace sans se douter de rien, s’apprêtent à faire un vrai-faux repérage pour leur prochain projet.

Comme pour plonger le spectateur in vivo au cœur du noyau dur du projet artistique, c’est La nuit américaine qui est de suite convoquée. Ce film de François Truffaut, dont l’objet est la construction d’un film à l’intérieur du film, « l’art de faire du vrai avec du faux, sachant que les films sont plus harmonieux que la vie, puisque là point d’embouteillages et de temps morts », illustre parfaitement la mise en abyme du scénario théâtral réel par le scénario fictif en passe d’être tourné.

L’espace public et privé – un appartement à l’étage d’un immeuble surplombant la place, une boucherie, un café, etc. – devient alors le « terrain de jeu » réel d’un polar social fictionnel en train d’être « filmé », tambour battant et musique à l’appui, avec succession de gros plans, travellings, courses poursuites, etc. Les personnages – un banquier chanteur d’opéra, son assistante « robin des bois » rebelle au grand cœur, sa sœur dépressive en quête d’un amoureux, le cafetier retraité du jour même en partance pour son Pérou, le policier en civil amoureux, le rital licencié faux dur au cœur tendre, les deux scénaristes touchants l’un et l’autre – dévoilent leur fragilité « personnelle » avec humour. Et lorsque le scénario tourné vient de faire mourir un des héros, il y a retour sur image pour convoquer Les Demoiselles de Rochefort afin d’imaginer une fin plus douce.

Expérience jubilatoire suscitée par cette invitation à entendre et voir le théâtre en train de se faire par le biais d’une fiction rondement orchestrée et intégrant la réalité pour en faire un élément indispensable de la dimension imaginaire. Ainsi, en nous introduisant au cœur de la fabrique de la magie théâtrale, ce backstage prend forte valeur initiatique.

Yves Kafka

Sound of Music de Yan Duyvendak / Photo S. Monachon

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