« FROM A TO B VIA C », LES JEUX SAVANTS D’ALEXANDRA BACHZETSIS

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From A to B via C, au Centre Pompidou, en écho à la manifestation Performance Process du Centre culturel suisse de Paris, du 23 au 24 octobre 2015.

Trois danseurs en justaucorps couleur chair et gros pull rose sont assis sur des chaises, à nous regarder nous installer dans la salle. Un dispositif vidéo, avec caméra, écran et microphone, occupe le pan gauche de la scène, matérialisant une absence médiatique qui jure alors avec la très forte présence des trois interprètes. From A to B via C est une pièce-oignon. Différentes couches de corps et différents strates de langage s’effeuillent comme lorsqu’on déchire les feuilles d’un carnet après les avoir noircies d’une écriture serrée. Les danseurs parlent, bougent, se filment, expérimentant plusieurs façon de s’exprimer. Peu-à-peu, ils ôtent leurs vêtements comme autant de couches qui mettent en relief l’effet de mise à nu.

Leur corps est ici démultiplié, car il est traversé par le geste du danseur, la posture de l’acteur et la pose du performeur. Leurs voix se télescopent les unes les autres dans une sorte de canon, ou bien résonnent dans l’espace blanc de la salle avec une détermination crue. Leur visage nous apparaît à travers un écran, objet de médiatisation qui en souligne le rôle iconique. Leurs corps exécutent des mouvements tantôt extrêmement codés, tantôt libres de toute entrave. S’amusant à passer de l’un à l’autre, Alexandra Bachzetsis invente un rapport de proximité total du spectateur aux interprètes.

Nous ne verrons pourtant jamais de nudité. Que ce soit celle du corps, la peau, ou celle du langage, le squelette, que la chorégraphe suisse s’amuse à brouiller par une écriture performative qui lui permet d’orchestrer de façon simple et rigoureuse les multiples signes qu’elle donne à voir. Cependant, ces signes – paroles, gestes, musique ou signaux lumineux – s’allument dans le temps de la représentation sans jamais se référer à une narration globale qui envelopperait la pièce. Ils sont comme des points que le spectateur s’amuse à relier les uns autres sans parvenir à recomposer la forme qu’ils dissimulent.

Il n’y a pas d’histoire, pas de discours qui ferait passer la pièce dans un niveau de compréhension supérieur. Tout reste à hauteur de plateau, tels des éclats du réel dont la pétarade s’arrêterait à la première explosion. Comme lorsque Gabriel Schenker débute une leçon de danse classique, par les mots d’abord, puis par les gestes. Seul, puis accompagné les deux autres danseuses, il exécute sa grande leçon sur une musique elle aussi classique qui se met soudainement à déraper, modifiant le tempo, affaissant la grâce. Comme le témoignage en mode cinématographique de l’émiettement progressif de la grande tradition chorégraphique.

Et toute la pièce va ainsi. Voulant enseigner aux autres un certain point de leur connaissance, chaque interprète manifeste un délitement certain de ses références, une perdition de la forme originelle de son savoir. Pourtant, loin de verser dans la nostalgie, la pièce nous montre une forme nouvelle, complexe, ancrée dans un hic et nunc où nous sommes aspirés. Leurs jeux apparemment anodins et à forte concentration énergétique finissent par nous parler au moyen d’une combinaison savante entre le procédé de la performance, l’incongruité drôle de certaines scènes et la virtuosité particulière des danseurs.

Sans leçon, sans message instructif, sans slogan, From A to B via C, est une pièce de la complexité. Celle de notre monde d’aujourd’hui et de celui qui vient. De notre modernité qui résiste aux « efforts » que nos sociétés déploient pour la simplifier. A l’opposé de la distraction, elle prend une photographie instantanée du réel qu’elle pose sur un voile trublion – surface ondulatoire et facétieuse. Exercice courageux alors que l’on voudrait nous faire croire, alors qu’on nous a annoncé la mort des grands récits, que la seule histoire qui vaille est cette chute dans la représentation de soi dont la surface d’exposition se confine bien souvent à celle de notre nombril.

Quentin Guisgand

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Photos Aaron Doerr

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