« 4 », RODRIGO GARCIA, HTH MONTPELLIER

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4 de Rodrigo Garcia / Humain Trop Humain, CDN de Montpellier / novembre 2015.

4. C’est avec 4 spectacles que s’ouvre la saison de HTH, le Centre Dramatique National de Montpellier dirigé par Rodrigo Garcia depuis un an et demi. En dix jours, le public héraultais a pu découvrir les dernières propositions du duo Nicolas Bouchaud – Eric Didry, des flamands Alain Platel et Ian Lauwers et celle du patron. Ces 4 créations sont présentées, faute de moyens, avec 4 partenaires : La Scène Nationale de Sète, L’Opéra-Orchestre de Montpellier, Montpellier Danse et le Domaine d’O.

Hormis la création de Rodrigo Garcia, aucune n’a fait le plein au point de refuser du monde, mais peut-être que solliciter le même public pour le même type d’esthétiques sans communication globale et associée n’y est pas pour rien… 4, c’est aussi le titre de la dernière création de Rodrigo Garcia. Dans le spectacle, 4 comédiens et 4 coqs viennent creuser le creuset de la violence par la violence.

1.De la virilité
Les obsessions reviennent, c’est comme ça et me faites pas chier. De spectacle en performance, l’œuvre de Rodrigo Garcia se fait et cristallise les questionnements : Quels sont les points de non-négociation masculins dans le rapport homme-femme ? Comment se faire respecter en employant la force ? Quelle place laisse la société à l’homme ?… Le spectacle inspecte un peu plus loin les interrogations régulières de l’auteur sur le masculin, ses névroses et son incapacité à l’individuation. Mais là où les personnages d’Agamemnon ou de Borges se révoltaient à grand coup de langues et pogotent à tout va, les trois hommes de 4 se retrouvent repliés sur eux même, dans un petit hug attristant. L’époque n’est peut-être plus à la révolte ? Ce monde de cigarettes, whisky et petites pépées ; ce monde rempli de vide et de rien est dénoncé dans le bruit. Faire une ode au silence dans le brouhaha permanant, dans la surproduction (aussi bien surproduction de symboles que surproduction financière), dans le cri continuel peut troubler. C’est d’ailleurs certainement l’effet continuel recherché.

2.Du poème
Contrairement à Daisy, long pensum qui avait beaucoup de choses à dire, cette création s’attache beaucoup plus à créer de l’image visuelle et verbale. La langue se gorge de poésie tout autant que le corps se pare d’accessoires. L’entrée des acteurs et de l’actrice, reliés les uns aux autres par un web / toile d’araignée donne le la : c’est dans les interconnexions entre les gens que se trouve le poème, représentées ici par de petites boules de métal qui, en s’entrechoquant, sonnent et tintinnabulent (de savon).
Evidemment, le grotesque viendra régulièrement percuter le poème, on sait bien que Garcia refuse que le spectateur s’endorme doucement dans son fauteuil*. Au milieu de l’intelligence et de la poésie, les ressorts de l’humour les plus éculés se rotent et se pètent d’un coup : le bon mot sur les vieux à la caisse du magasin a certainement été piqué à un sketch de Roland Magdane datant de 1989. Ou encore cette scène sur la litanie d’insultes… Mais contrairement aux Chiens de Navarre ou à certaines propositions de Jacques Rebotier qui jouent sur la délectation d’enfoncer des portes ouvertes, ici les comédiens (mais peut-être était ce l’incertitude de la première) refusent la connivence, ne jubilent pas tant que ça, restent un peu trop sérieux pour que le spectateur prennent un minimum de distance sur ce qu’il voit.

3.De l’illustration
La représentation, comme son nom l’indique, dépeint la violence du monde tel que le poète la voit. Et pour illustrer la violence, Rodrigo Garcia sort l’artillerie lourde de la violence. C’est cette sur-impression qui va certainement dérouter une partie du public qui y verra peut-être une ode, un éloge ou en tout cas une assimilation. Le concept romantique tant véhiculé qu’une œuvre est un bébé artistique émanant de l’artiste qui y a mis toute son intimité fait qu’une partie du public se fourvoie sur les intentions. Il suppose que de faire jouer des fillettes-putes s’alcoolisant sous le regard libidineux d’un Carcassonnais d’argentine correspond totalement aux désirs du démiurge metteur en scène… On a plusieurs choix quand on représente poétiquement le monde : le peindre tel qu’il est, tel qu’on le voit, tel qu’on le voudrait être etc. Garcia choisi dans sa palette tous les camaïeux du vomi, éclairé à coup de watts brulants. La proposition de Sylvie Mélis aux éclairages est éblouissante, dans tous les sens du terme, et colle à la perfection aux choix déterminés de la mise en scène.

4. De 4.
Les scènes s’enchainent les unes les autres et c’est au regardeur de faire le tableau. Aucune clé ne sera donnée pour faire spectacle. Mais ce monde, fouillis, brouillon, en crise ne peut pas s’écrire d’une seule fable. Contrairement aux auteurs catalans, qui construisent par leur narration une société en toute indépendance, les auteurs espagnols-hispaniques, de Rodrigo Garcia à Sara Molina en passant Angelica Liddell explosent la fable et nous envoient à la gueule un XXIe siècle rhizomique et trouble. A nous de faire le lien, notre lien entre une orgie galino-rock et une rencontre entre deux burqas de chez Décathlon qui parlent des plaisirs de la levrette.

On ressort grandis de certains spectacles : remplis, ouverts et joyeux. 4 nous emporte sur la pente savonneuse de nos névroses, qui s’accumulent, s’entassent les unes sur les autres à nous rendre exaspérant. Il n’y a pas un seul outil pour réparer le moteur, en tout cas certainement pas l’outil spectacle. Ce n’est pas le théâtre, mais de se faire lécher le cul qui sauve la vie. Et pendant ce temps là, les coqs sont mal dans leurs baskets, faut arrêter les conneries.

Bruno Paternot

* Des propos tenus par R.Garcia sur son prédécesseur déclenchent régulièrement la polémique entre théâtre de texte et théâtre d’image, entre théâtre bourgeois et post-narratif. Entre les saillies violentes sur l’incapacité des autres à être géniaux et l’utilisation volontairement provocatrice des animaux dans ses productions, Garcia fait en sorte que soit systématiquement relégué au second plan le vrai débat sur les enjeux artistiques. Est-ce la déformation professionnelle de l’ancien étudiant en com’ ou la peur de se confronter au débat d’idées ?

Avec Gonzalo Cunill, Núria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro, et deux petites filles – Spectacle en espagnol surtitré

En tournée :
Du 5 au 7 novembre 2015 à hTh – CDN Montpellier
Du 12 au 15 novembre et du 17 au 22 novembre 2015 au CDN – Nanterre – Amandiers (dans le cadre du Festival d’Automne à Paris)
Le 26 novembre 2015 au Théâtre Le Phénix / Valenciennes
Le 5 décembre 2015 au Théâtre National de Lisbonne / Portugal
Le 11 décembre 2015 au Théâtre municipal de Porto / Portugal
Les 15 et 16 décembre 2015 à La Comédie de Caen – CDN de Normandie
Du 6 au 8 janvier et du 12 au 15 janvier 2016 au Théâtre Garonne à Toulouse
Les 20 et 21 janvier 2016 à Bonlieu Scène nationale Annecy
Les 28 et 29 janvier 2016 à La Maison de la culture d’Amiens
Les 4 et 5 février et du 9 au 11 février 2016 à hTh – CDN Montpellier
Du 16 au 18 mars 2016 au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine (TNbA)
Les 31 mars et 1er avril 2016 au Centre Dramatique National de Haute Normandie / Rouen

Photo Marc Ginot

Comments
One Response to “« 4 », RODRIGO GARCIA, HTH MONTPELLIER”
  1. L'Ornitho dit :

    Un petit crochet par Valenciennes me dit bien ! Intrigant.

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