JEAN-PIERRE VINCENT, GODOT : UNE SI LONGUE ABSENCE

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Jean-Pierre Vincent, En attendant Godot / TnBA Théâtre national Bordeaux Aquitaine du mardi 3 au samedi 7 novembre / Création Théâtre du Gymnase à Marseille en avril 2015.

« L’éternité c’est long surtout vers la fin ». Ces mots de Woody Allen, Vladimir et Estragon, les deux sublimes clochards-vagabonds-poètes de la pièce de Samuel Beckett, pourraient les prononcer… Sauf qu’eux, témoins éternels du temps qui n’arrête pas de passer et de repasser en bégayant, ils semblent s’en soucier autant que de leurs premières chaussettes. Entre le « Rien à faire » prononcé par Estragon renonçant à retirer sa chaussure rebelle en ouverture de la pièce, et son « Allons-y » qui la conclut (suivi de la didascalie qui la ponctue définitivement « Ils ne bougent pas »), le temps immobile et inutile s’est étiré en boucle ponctué par le même leitmotiv « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On attend… » Mais au fait on attend quoi ?

Cette attente qui prend arbitrairement pour nom Godot – celui qu’un jeune garçon, puis son frère lui ressemblant comme une goutte d’eau, annonce par deux fois qu’il ne viendra pas – cristallise en son nom cet abîme qui constitue l’espace-temps de ces deux exemplaires d’humanité dont l’extrême dénuement poétique nous renvoie en miroir à la vacuité de nos passe-temps. Pourtant rien de tragique, d’absurde dans cette situation. Seulement le constat d’une évidence qui ancre les moindres actions, si futiles puissent-elles paraître, dans la nécessaire exigence d’agir joyeusement en rond sans se poser de question. Car ici, rien ne change même si tout est soumis à la loi du temps qui passe, avec ses accélérations et ses inévitables ralentissements.

D’ailleurs c’est si troublant, ce temps hors du temps qui n’en finit pas de passer, que l’un et l’autre, à piétiner sur place, ne savent plus très bien quand ils étaient au pied de cet unique arbre (hier ? avant-hier ? un autre jour ?) et si c’était bien le même arbre ! La répétition – du même – elle-même n’est pas si évidente que cela, si l’on considère ces deux feuilles qui ont poussé « entre temps » sur la branche. Rien d’absurde et de déprimant dans ces incertitudes, seulement la source propre à générer une activité – peu importe laquelle : relacer sa chaussure, la défaire, la remettre… – qui donne un sens physique au silence vivant qui peuple cet espace entre la naissance et la mort à combler.

Beaucoup de silences donc, de longs silences chez Beckett ; jusqu’à se demander si la fonction des paroles prononcées par ces deux vagabonds célestes ayant les pieds sur terre n’est pas de préparer l’espace essentiel des silences qui les suit. En effet, si le langage est impropre à dire, s’il est vide de sens, seul le silence « dit » en offrant un lieu pour s’ébattre, peu importe sous quelle forme. Même le discours truffé de références de Pozzo, le maître es-citations, tenant en laisse Lucky, ce voyageur à bagages mi-saoul, mi-épuisé, est là pour dire en creux l’inanité de toute parole. Cinéma muet que nos vies rejoignant le burlesque des héros fondateurs : Buster Keaton et Charlot sont ressuscités.

Cette énergie trouvée dans le lâcher prise langagier des anti-héros prend des effets jubilatoires. Dans cette mise en scène très accomplie où Jean-Pierre Vincent se love dans les exigences des héritiers de Samuel Beckett (rigorisme poussé jusqu’à l’obsession, beaucoup de metteurs en scène n’ont-ils pas eu à faire les frais de cette rigueur fondamentaliste jusqu’à l’intégrisme…) pour mieux exprimer son propre point de vue, l’énergie des acteurs (tous de haut niveau) est communicative : les spectateurs sont touchés par la grâce qui émane de ces poètes philosophes.

Pièce atemporelle, cet En attendant Godot procure le sentiment jouissif d’une éternité à se repaître avec délectation. Quant à la scénographie, très belle et colorée par l’ocre du sable et les couleurs vives du ciel, elle offre un écrin sobre et esthétique aux tribulations de ces personnages en quête d’hauteur de vue existentielle. Jean-Pierre Vincent montre là, qu’en plus d’être l’un des porte-parole éminent de la culture dénonçant haut et fort « la déculturation d’une classe politique devenue idiote », il s’applique – et non sans brio – à lui-même son mot d’ordre : « créer c’est agir ». Réplique du « vivre c’est agir » mis en œuvre par Estragon et Vladimir.

Yves Kafka

Photo R. Arnaud

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