LA GRANDE SAGA DE LA FRANCAFRIQUE, OU LA « RESISTIBLE ASCENSION » DE LA COLONISATION

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La Grande Saga de la Françafrique / Les 3 Points de Suspension et Jérôme Colloud / Le Carré/ Les Colonnes de Blanquefort jeudi 12 et vendredi 13 novembre 2015

La Grande Saga de la Françafrique ou « la résistible ascension » de la colonisation

Comment produire un objet non identifié qui soit à la fois une performance artistique de haut vol et une plongée dans les eaux profondes des arcanes de la politique internationale de notre beau pays, terre historique des droits de l’Homme, porteur des valeurs émancipatrices à destination des pays africains « en voie de développement » et, concomitamment, accessoirement, en tirant quelques bénéfices secondaires ?… Proposer en quatre fois vingt minutes (ou un peu plus) de parcourir l’histoire de notre République de 1958 à nos jours dans les rapports de proximité qu’elle n’a jamais cessé d’entretenir avec les peuples africains subsahariens, y compris après la colonisation, relève d’un pur défi à la raison.

Mais comme Jérôme Colloud et ses acolytes des Trois points de suspension – biberonnés aux droits de l’Homme – échappent justement à la raison commune pour transcender le réel en le parant des valeurs herméneutiques d’un humour aussi fin que décapant, ils viennent à bout de cette gageure en relevant ce défi hasardeux avec un brio hors mesure. En effet, aux antipodes de tout didactisme qui distillerait l’ennui et de tout ressort grossier visant à se procurer l’adhésion facile du public, le spectacle proposé est autant pertinent dans son contenu – aucune démagogie ou propos convenus à effets faciles – qu’impertinent dans sa forme.

C’est là un véritable exploit qui convoque l’intelligence et la créativité du spectateur invité à se construire une mémoire réflexive de nature à questionner nos rapports, passés et présents, à ce continent noir, obscur objet de convoitises inavouées et de rejets inavouables. D’emblée, l’artiste s’emploie à « casser » – non sans humour puisqu’il prendra l’expression au pied de la lettre – le quatrième mur, dont parlait déjà Diderot, séparant la scène de la salle afin d’affranchir le spectateur des liens d’allégeance qui pourraient entraver sa propre réflexion. Ainsi projeté au cœur de cette conférence gesticulée (Cf. Franck Lepage), le spectateur « prend parole », comme on dit prendre pied, dans la saga contée.

Puis, Jérôme Colloud, ce doux dingue plein de raison, endossera tour à tour, dans un one man show échevelé mené tambour battant, les tics et tocs des Présidents de la République Française. Défileront le Général De Gaulle, hiératique avec son képi en tôle de récupération de boîtes de conserve comme seul le tiers monde sait en fabriquer, Sarkozy, avec un accent à peine caricaturé, Giscard d’Estaing en super-héros et Mitterand plus « mobile » que nature même en fauteuil roulant. Mais pour relier ces fervents artisans des intérêts de la France – si ce n’est des leurs – il fallait un fil directeur : et c’est la fiction qui va fournir le fil rouge de cette entrée dans l’Histoire mouvementée de nos rapports avec l’Afrique.

Imaginant que l’éminence grise de la politique africaine de la France, le redouté Jacques Foccart, homme de l’ombre du Général et de ses successeurs, a exhumé lors de ses pérégrinations dans le Sud-Dahomey un recueil millénaire, Le Livre du Mal, permettant à celui qui le détient d’acquérir tous les pouvoirs sur L’Afrique, Jérôme Colloud se lance corps et âme dans une chevauchée fantastique. Mêlant parodies de chansons électrisantes déjantées et numéros acrobatiques de clown, assurant tous les bruitages avec une ferveur diabolique, il « met en scène » l’hypocrisie à vomir des uns et des autres, mus par le seul souci de tirer parti de cette terre africaine aux richesse bénies et aux habitants bannis rendus à l’état de pions poussés sur l’échiquier au gré de la partie gagnante envisagée par les colonisateurs.

Les enjeux des rapports entre « bon colonisateur » et « gentil africain », ainsi dévoilés par le rire, prennent sens pour « réfléchir » les mécanismes d’asservissement à l’œuvre dans les coulisses du Pouvoir. Toute l’Histoire des présidents de paille mis en place par les soins de nos dirigeants sur les territoires africains post décolonisés trouve son summum dans l’aventure de la Haute-Volta.

Devenue indépendante en 1960 et rebaptisée en 1984 Burkina Faso, littéralement « Patrie des hommes intègres », sous la présidence marxiste de Thomas Sankara, sa destinée en dit long sur l’état des rapports entre la France et l’Afrique. Ce jeune capitaine, aux idées généreuses et désintéressées, ayant révolutionné ce petit pays africain, l’un des plus pauvres du monde, en suscitant son développement social et économique, a eu cependant le tort rédhibitoire de devenir très vite encombrant pour les occidentaux tant sa lutte anti-impérialiste et anti- corruption était sans réserve. Aussi, en 1987, Thomas Sankara sera-t-il retrouvé « suicidé de mort naturelle », son bras droit, Blaise Compaoré, beaucoup plus conciliant, l’ayant évincé avec l’appui de notre démocratie… La carrière du dictateur intronisé par nos soins se prolongera jusqu’à nos jours. Ainsi va l’Afrique aux mains des anciens colonisateurs toujours prompts à imposer l’ordre qui leur agrée.

La chute finale (écho subliminal de « la lutte finale ») – qui met en scène sous les sunlights le magnifique discours du Président Sarko en majesté s’adressant aux non moins magnifiques Français pour qu’ils se souviennent à jamais du rôle essentiel joué par leur pays dans l’évolution de l’Homme alors que l’homme Africain lui n’en est qu’à son balbutiement n’étant pas encore rentré dans l’Histoire – est à mourir de rire… Sauf que ce n’est en rien une parodie mais les mots exacts prononcés à Dakar par un Président de la République prêt à récidiver en 2017.

Moment précieux d’intelligence et d’humour, cette performance-conférence-spectacle qui se donne aussi dans les lycées à la rencontre d’un public de jeunes éberlué par ces obscures réalités ubuesques, a été suivi d’un « labo décolonial » pris en charge par des militantes de l’Université Populaire de Bordeaux. Chaque spectateur, invité alors à prendre possession de la scène, a eu tout loisir de réfléchir de manière active à la question : Et maintenant, sous la présidence de Hollande, que fait-on du problème ? La France a-t-elle intérêt à changer la donne ? Et l’Afrique ? Une réflexion collective et en mouvement (parole portée par un corps qui se déplace au gré des arguments développés par les uns et les autres) prolongeant un spectacle hilarant et « ouvreur de réflexion potentielle » : la culture ludique portée à son incandescence.

Yves Kafka

* Monologue extrait de la troisième création des 3 Points de suspension : « Nié qui Tamola » 2011.

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