« FAIRE DES FILMS, C’EST DONNER FORME A SON DESIR » : ENTRETIEN AVEC JACQUELINE CAUX

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ENTRETIEN : Jacqueline Caux, Festival Dernier Cri Montpellier.

Jacqueline Caux nous reçoit au bar de son hôtel. D’une élégance rare, elle enchaine les interviews avec un sourire hors du commun en attendant d’aller présenter deux de ses films dans le cadre du Festival Dernier Cri à Montpellier : Cycles of The Mental Machine, un documentaire qui retranscrit l’émergence de la techno dans la ville industrielle de Detroit et Man from Tomorrow, une œuvre expérimentale réalisée en étroite collaboration avec Jeff Mills.

Inferno : Comment vous définiriez-vous ?
Jacqueline Caux : C’est curieux parce que c’est ressent mais finalement comme une réalisatrice qui aime essentiellement rendre des hommages. Je m’en rends compte maintenant, j’aime travailler sur des pionniers, sur des personnes qui aiment remettre en question les arts qu’ils travaillent. Halprin, Reich, Glass… qui remettent en question les formes. Et puis les musiques arabes aussi, ce sont des choses qui sont très importantes pour moi, surtout les femmes dans les musiques arabes, ca me parait essentiel d’en parler.
La musique techno venait apporter une nouvelle façon d’entendre le son et là encore travailler avec les pionniers. Un artiste va questionner les formes qui existent jusqu’alors et remettre en question ce que d’autres ont fait avant lui et qui n’est plus en adéquation avec son désir ou avec le monde qui l’entoure.
C’est périodique, on a toujours une déconstruction et une nouvelle construction. Quels étaient les motivations de ses artistes là ? C’est un truc qui m’excite beaucoup. Il y a quelque chose de très nouveau qui nécessite de réfléchir comment ça s’inscrit, qu’est-ce que ca interroge. Ce sont des moments de grande émergence.
C’était autour de ces personnes-la que j’aime faire des films, pour faire partager l’intérêt d’un moment. Peut-être aussi essayer de donner des clés, recueillir leur mémoire, ça me parait également important.
Et ensuite évidemment il y a l’aspect de recherche visuelle, l’aspect plus esthétique qui l’emporte, essayer de trouver des formes dans la recherche du cadre, dans le montage qui fassent que le film s’approche dans l’esprit de ces musiques-là.

Qu’est ce qui fait le lien entre tous les artistes que vous avez choisis ?
Ce sont des artistes que j’ai connu au moment où ils commençaient à émerger, et avec lesquels je suis devenue ami. Ca fait partie de mes propres parcours, de mes propres rencontres. Ces musiciens-là savent que j’étais là au début, ce n’est pas un intérêt subit et ça facilite beaucoup l’approche, l’accès et leur compréhension.

C’est après-coup que vous vous êtes rendu compte que c’était des pionniers ?
Non ! Au moment même, quand on découvre vraiment la personne et qu’on a déjà une grande pratique musicale, on sait que c’est singulier, que c’est une démarche toute à fait neuve. Si je pense à John Cage, les moments où je l’ai rencontré, ces propositions autour des musiques aléatoires étaient quelque chose qu’on n’avait jamais proposé. Prenez Terry Riley par exemple, ces mises en boucles pouvaient exister dans les musiques ethniques mais dans la musique occidentale, c’était vraiment neuf, c’était une nouvelle façon de composer, de manière additive, en déphasage. Immédiatement on sait que c’est neuf. La musique techno, je sais que je n’avais jamais entendu de musiciens qui utilisaient des morceaux existants pour en faire quelque chose de nouveau. On le sait immédiatement et ce sont tout de suite des musiciens très attaqués par l’institution. Chaque fois qu’un nouveau mouvement apparaît, j’entends que ce n’est plus de la musique ! Quand la musique techno est arrivée, j’avais mon intérêt pour la musique électro, les musiques répétitives, ca m’a permis de me rendre compte que c’était nouveau mais pas absurde.

Vous êtes une pionnière de votre art ?
Oh non, je ne dirais pas ça. Je pense avec tristesse à Chantal Akerman dont la mort m’a beaucoup attristé. Je pense à News from home, j’étais tellement malheureuse que j’ai beaucoup revu ses films après son décès et je me disais c’est inouï : elle a un cadrage, un éclairage, une façon de laisser jouer le temps, de jouer avec notre ennui… Elle est une pionnière. Elle a commencé, elle était incroyablement jeune.
Il y a Claire Denis aussi. Moi, je ne pense malheureusement pas. Je pense que je suis plutôt une passeuse, j’aime bien transmettre. Même si je fais des recherches sur le son et l’image mais ce n’est pas aussi déterminant. Mais je suis une passeuse, je le revendique. A partir du moment où j’aime un mouvement ou un musicien, je me dis qu’il n’y a pas de raison de ne pas en faire profiter les autres.
Je filme des moments qu’on ne voit pas, auxquels on n’a pas accès parce qu’il y a toujours une distance. Saisir un moment créatif en répétition ou très proche sur la scène que je v ais pouvoir communiquer.

En quoi vos films, puisqu’ils sont nourris de leurs sujets, restent personnels ?
J’ai un rapport au temps qui est très particulier. Je fais toujours des plans très longs. Je ne travaille pas pour la télévision. Je ne fais pas une sorte de pétillement et c’es tout. Je laisse le temps au regardeur de pénétrer ces musiques. La plupart du temps, je travaille avec des gens qui travaillent sur la longueur : les musiciens techno peuvent jouer toute la nuit… Je dois souvent me battre avec mon équipe qui veut souvent changer le cadre et je dis non !
Et puis chercher des images ou des cadrages qui m’évoquent les musiques en question. Ca a été le cas avec Jeff Mills où j’ai travaillé sur la lumière et sur les ombres pour rendre compte si possible d’une sensation. Une sorte de matière visuelle, c’est pour ca que j’ai choisi le noir et blanc, pour rendre cette notion de matière poreuse et blanchâtre.
Donner le temps et donner la sensation, si possible.

Faites-vous des films pour partager dans l’instant ou pour laisser une trace ?
En un premier temps, c’est sûr que je suis contente de communiquer immédiatement. C’est pour ça que j’aime bien venir présenter les films. Cela rend le travail très vivant. L’après, je ne sais pas ce qu’il en sera, quand on voit tout ce qui disparait, il ne faut pas avoir de prétention ; ça m’aura donné beaucoup de plaisir et c’est déjà très bien. Une fois, j’ai répondu sous forme de boutade : peut-être pour mettre mon nom ailleurs que sur une tombe. Faire des films, c’est donner forme à son désir. Et donner forme à son désir, c’est très jouissif.

Vous filmez aussi pour la mémoire.
C’est à la fois permettre de transmettre des choses qui ont été très importante dans l’histoire de l’art et qui vont permettre quand même pour ceux qui sont vraiment intéressés d’avoir Anna Halprin vivante, d’avoir La Monte Young… Et pour les fous furieux, les fous curieux, d’avoir une possibilité d’accéder à ce que sont et à ce qu’ont été ces artistes. Je suis assez intéressée par la mémoire, de conserver la mémoire des personnes que je considère importante et de laisser, de capter quelque chose de leur façon de travailler, de leurs problématiques, de ce qu’ils peuvent en dire, de leur propre mémoire.
Ce sont des moments précieux. On communique aussi pour soi, à quoi ça répond de notre propre problématique, de nos questionnements. On se fait plaisir. Et on a droit à ce plaisir !
Je me dis quelque fois que je me fais mon salon de musique. Quand je suis en train de filmer ces musiciens-là, je sais bien que vais monter un film, mais au moment même où je filme, je me fais mon salon de musique. Je suis avec ma petite équipe (deux cameras, moi et mon preneur de son). Je me souviens d’un moment avec Riley où il est parti en impro pendant dix minutes, c’était extraordinaire. J’ai beaucoup de chance.

Vous leur permettez la postérité !
Ils y passeront sans moi. Simplement, ça permet peut être d’aider des gens plus jeunes qui sont curieux et qui eux ne les ont pas rencontrés d’avoir une sorte de rencontre avec eux. En tant qu’humain, dans la façon de parler. Sinon, non, ce sont des gens qui laisseront une trace dans l’histoire.
Il y a des modes aussi. Il y a quelque temps j’étais dans une école d’art et plus personne ne connaissait Philip Glass. Les générations d’après s’intéressent à d’autre chose. Et de leur dire : « voilà votre background, voici certains fragments de l’histoire de l’art », c’est tout. Mais c’est pas rien non plus.

Vous parlez beaucoup des femmes créatrices. La notion de Matrimoine vous intéresse ?
Absolument. Il y a ce travail que j’ai fait avec Anna Halprin. Quand je me suis intéressée à elle, elle n’était pas du tout connue. Je l’ai fait inviter au Festival d’Automne à Paris, elle avait 86 ans et elle n’était jamais venue en France. Tout le monde se référait à la Judson Church et personne ne remontait avant où ces femmes-là étaient allé se former avec Anna Halprin qui est la première à danser nue, avec des vêtements du quotidien, dans la rue etc.
Dans mon film, c’est vrai que j’ai voulu mettre en avant Pauline Oliveros qui a créée le San Francisco Tape Music Center. A l’époque c’était très rare, c’était vraiment une pionnière. Je voulais avoir Laurie Anderson malheureusement ce n’était pas possible. Et Mary Desmond aussi.
Ces derniers temps j’ai beaucoup travaillé avec des musiciennes arabes. Je voulais rappeler qu’il y avait aussi de la poésie, de la richesse, de la douceur dans cette culture. Et ces femmes-là avaient à se battre pour s’affirmer en tant que femmes qui pouvaient parler de l’amour, de l’alcool et que c’était des femmes que je voulais faire entendre, connaitre et défendre. Je suis en train de travailler sur les femmes dans les musiques électro. Elles sont connues mais pas assez suffisamment. Elles ne sont pas en première visibilité et loin de là. Il y a des choses à faire et puisque j’aime ça, pourquoi ne pas y aller ? C’est quand même ma communauté !

Vous créez en tant que femme ?
Oui. J’ai une perception, une façon de regarder les choses, une façon d’instaurer quelque chose d’une intimité, une proximité et une détente qu’ils n’ont pas toujours. Il y a une façon d’être qui est particulière et il y a une revendication derrière. J’avais fait des choses à l’Atelier de Création radiophonique et j’ai considéré que j’allais être toute le temps dans l’ombre de mon mari, Daniel Caux. Je me suis formé sur le tas au cinéma pour trouver mon territoire à moi où personne ne viendrait m’embêter.

Vous venez vous embêter vous-même !
Il y a une exigence comme il est normal d’en avoir une. On est rarement content mais c’est ce qui nous pousse à construite, à en faire un autre, à corriger. Mais j’y prends beaucoup de plaisir.

Je reprends le terme embêter mais dans son autre sens. Faites-vous tout ça pour ne pas vous embêter ?
C’est pour être vivante. Embêter, ce n’est pas le terme, c’est juste pour être vivante, c’est juste une énergie que j’ai, une curiosité. Et d’en rendre compte pour être dans un flux, pour ne pas être du côté de la stase, de l’arrêt. Pour rencontrer tous les gens sur lesquels je fais des films, rencontrer une équipe, rencontrer les gens à qui je présente. C’est de la vie. Au delà du fait que j’aime faire partager, je me sens vivante.
Encore que j’aime beaucoup rester chez moi ! Mais ce n’est pas aussi actif. Il y a quelque chose dans le fait de tout faire : chercher de l’argent, en parler à l’équipe, écrire le projet, monter la production, tout organiser dans la pratique, monter le film, le faire connaitre : la totalité du parcours que fait normalement un producteur. Je ne peux pas m’embêter, je ne connais pas l’ennui, je n’ai pas assez de temps. Mais c’est un grand privilège, faire les choses qu’on aime le plus et de réussir à en vivre. Actuellement, je ne me sens pas du pire côté de l’histoire ! Quand je pense au milliard de femmes sur terre ! C’est aussi le fait de s’affranchir, arriver à gérer ca, à trouver l’argent, c’est s’affranchir et affirmer quelque chose, une volonté en tout cas. Etre tenace !

Dans tout ce parcours, de rêve du projet à son présentation publique, y a-t-il un moment que vous préférez ?
Non, c’est cette diversité qui m’intéresse.

Votre projet du moment ?
Hadda Ouakki, qui est une berbère du Moyen Atlas marocain, qui est analphabète mais qui est une poète incroyable et une chanteuse extraordinaire. Elle a toujours refusé d’avoir des enfants et cette affirmation, en plus de son talent fait que je me sens en phase, je me sens bien là. C’est là où je suis bien. Disons que je considère que je suis là où je dois être compte tenu de ce que je sais faire et de mes limites. Donc au moins, je suis en adéquation avec moi et j’en suis plutôt contente.

Propos recueillis par Bruno Paternot

j caux

Les allécheurs des films de Jacqueline Caux présentés :

Entendre Hadda Ouakki :

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