« PLEASE KILL ME » : MATHIEU BAUER RETOURNE AUX SOURCES DU PUNK-ROCK

pkm_123pierregrosbois

Please Kill Me : Legs McNeil & Gillian McCain – Mathieu Bauer / TnBA, bordeaux du 19 au 23 janvier 2016.

Mathieu Bauer, subtil et explosif, retourne aux sources du punk-rock

Immersion totale dans ce qui dans les sixties ne fut pas qu’une révolte contre les codes musicaux lénifiants mais beaucoup plus encore la quête d’un « art de vivre » cultivé jusqu’à son paroxysme destructeur. En effet, quand bien même devaient-ils en mourir ces jeunes gens épris d’une rage inextinguible de repousser les frontières des normes liberticides, seul comptait pour eux le frisson exaltant d’exister pleinement dans leur présent, érigé comme seul Temps possible. Quand bien même devaient-ils s’injecter – jusqu’à l’overdose – la vie, ils ne cédaient rien à leur idéal existentiel. Si le passé n’était décidément plus un refuge décent, si « No Future » il devait y avoir, seul le présent s’imposait avec son urgence impérieuse.

Mathieu Bauer (à la batterie) met en scène un théâtre musical, subtilement mélancolique – et en rien nostalgique – qui nous embarque dans les lieux mythiques de l’underground new-yorkais que furent le CBGB’s et le Max’s Kansas City Club, longtemps repaires de musiciens punks et rocks des années 60 jusqu’au début des années 70. Sans complaisance aucune pour ces « suicidés de la société » mais avec un regard d’une infinie tendresse (pour la fragilité des écorchés vifs que sont « ces sales gosses terriblement attachants ») et distancié qui séduit, le directeur du CDN du Nouveau Théâtre de Montreuil nous plonge dans cette époque autant excessive que fondatrice du New York, lieu de (ré)création d’une contre-culture libertaire.

Au travers du livre éponyme (présent sur le plateau dans sa couverture rose psychédélique, en cinq exemplaires comme autant de bibles de référence pour les cinq artistes) de Legs McNeil et Gillian McCain qui ont recueilli les témoignages croisés – aucun n’est « raccord » – des protagonistes de ce mouvement fondateur, il « rejoue » de célèbres noms : le Velvet Underground de Lou Reed (avec Nico comme chanteuse du groupe imposée par Andy Warhol, alors producteur), les Stooges du fou furieux Iggy Pop (qui n’hésitait pas à s’exhiber à moitié nu, à se lacérer le corps qu’il enduisait de beurre de cacahuète, allant jusqu’à vomir sur les spectateurs), les Ramones tout autant déjantés (dope et alcool à gogo, épisodes psychiatriques violents), ou encore Patti Smith (muse « éclairée » du CBGB’s et du Max’s Kansas City Club) et Richard Hell (dont se réclameront ensuite les punks anglais des Sex Pistols).

Tous les excès convoqués naguère pour transgresser les limites du possible sont évoqués sur le plateau, sans trash aucun mais avec une énergie « vitale » teintée de tendresse et dispensée elle sans retenue aucune. Ainsi, en ne reniant rien des transgressions subversives punk et rock, les deux acteurs-danseurs (Kate Strong, actrice de Jan Fabre, punk elle-même, sublime dans ses interprétations destroy et Matthias Girbig, impeccable lui aussi) vont les faire revivre, sans les « reproduire » mais en les chorégraphiant et les réinterprétant.

Ainsi les crachats à éviter provenant du public, les jets de bouteilles, les « enchaînements » (au sens concret) des acteurs, sont-ils mis en scène avec une esthétique épurée dans des mouvements réglés au millimètre. Le poitrail nu exhibé du comédien, les grands écarts fabuleux de la comédienne, viennent alors s’inscrire artistiquement sur les « deux murs » (sol et fond de scène) vidéo projetés (que l’on doit à Stéphane Lavoix) où défilent horizontalement et verticalement les textes des « monstres sacrés ». Ce flot de signes mêlés aux superbes voix, qui chantent et disent, et à la musique (à pleins tubes ou moderato) électrisante jouée en direct live sur le plateau (Mathieu Bauer, batterie ; Lazare Boghossian, sampler, basse ; Sylvain Cartigny, guitare, basse), créent avec le jeu des lumières blanches et noires (de Jean-Marc Skatchko), un monde enivrant.

Avec la même pertinence de mise en scène, pour rappeler que l’ordre politique en place avait tout à redouter de cette explosion tous azimuts – incontrôlable car irrécupérable – Mathieu Bauer fait surgir du mur du fond une télévision dessinée d’où se détache le visage d’une speakerine annonçant l’usage de l’héroïne généralisée. Ainsi, pensait-on pouvoir éliminer dans l’œuf le vent de la révolte contestataire « en offrant aux dégénérés » la poudre qui allait cramer leur cerveau.

Mathieu Bauer qui fait profession de monter des spectacles traversés par les questions sociales qui disent notre monde comme il va – ou ne va pas – est attentif à inventer une écriture scénique qui convoque toutes les formes d’écriture, la littérature savante ou non, la musique, les arts plastiques, la vidéo, la danse pour créer un nouvel objet échappant au diktat de formes fixes. Sa démarche artistique « libertaire » exprime ainsi, dans la forme innovante choisie, le fond visé : interpeller les spectateurs pour ouvrir l’espace et libérer la réflexion.

Ici, la liberté prônée par ces jeunes gens, punks et rockers, qui voulaient réinventer le présent, réinventer la vie – à l’image des Dadaïstes en pleine dépression causée par la Grande Guerre, ou encore des Situationnistes de 68 – s’est heurtée immanquablement à la réalité dont la raison est d’insister, encore et toujours. Aussi pour faire face à cette résistance qui niait leur élan présent, ont-ils eu recours à toutes sortes de stimulants psychédéliques : l’héroïne, l’alcool, les conduites à haut risques, tant leur fureur de vivre ne pouvaient supporter le moindre obstacle dans les jouissances recherchées. « Tout pour maintenant », un lourd tribut à cette rage de vivre a été « en fin de compte » payé à la dope ; la moitié des protagonistes cités dans le « livre rose » ont vu leur existence frappée du sceau de No Future.

Pourtant, en choisissant de conclure son spectacle sur une très belle évocation des aventuriers de l’Everest, qui mettent eux aussi leur vie en danger pour atteindre « le toit du monde », Mathieu Bauer nous délivre un message extraordinairement tonifiant. Comme de toute aventure extrême, on en revient ou pas, mais serait-ce là une raison pour ne pas vouloir la tenter et planer haut et loin ? En ces temps de frilosité partagée dans un consensus sécuritaire effroyablement réducteur, ce spectacle non politiquement correct – de plus, très beau esthétiquement, ce qui « aggrave » son cas… – fait figure d’antidote à la résignation molle, et apparaît à ce titre comme un luxe très nécessaire. Please Kill Me, Please Love Me…

Yves Kafka

Création 2011 aux Subsistances à Lyon et au Théâtre de la Bastille à Paris / Production : Nouveau Théâtre de Montreuil CDN.

Photo Pierre Grosbois

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN