EMMA DANTE, « LE SORELLE MACALUSO »

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Emma Dante : Le Sorelle Macaluso, TnBA Bordeaux du 9 au 13 février.

Famille je vous hai…me !

Emma Dante a élu Palerme comme lieu de ses « exploits » artistiques. Ses acteurs et actrices parlent eux aussi ce langage des laissés pour compte du petit peuple sicilien, dialecte qui les identifie à ce sud méditerranéen méprisé par les Italiens du nord. Sa manière à elle de ramener le sud pauvre vers le nord riche de ses arrogances est de refuser que sa pièce soit sous-titrée en italien quand elle la joue dans la péninsule. Une metteure en scène habitée donc par des convictions qui se retrouvent aussi dans sa conception du théâtre, lieu « ouvert » à toutes les interprétations, espace dédié à la création de conflits chez le spectateur l’amenant à projeter beaucoup de lui dans sa manière de « revoir » la mise en jeu proposée par des acteurs en quête de leur vérité.

Sur un plateau vide, sous des éclairages savamment orchestrés passant de l’ombre la plus obscure à la lumière vive, les sept sœurs vont revivre à l’envi les heurs et malheurs de l’existence d’une famille pauvre de Palerme, joyeuse et endeuillée, soudée et déchirée. Autour d’un drame augural de ce qui va suivre, celui de la noyade de la petite sœur, Antonella « la plus préférée » du papa, qui un jour sur la plage, lieu de fête, n’a pas survécu au jeu de celle qui restera le plus longtemps sous l’eau, le ballet des vivants et des morts va être lancé. Et le mouvement enclenché est tel que le temps traditionnel en est complètement bousculé, annihilant les limites entre la mort et la vie.

Ainsi les défunts – ils seront cinq : la petite sœur noyée, le fils « footballeur » de l’une, la sœur qui rêvait elle d’être danseuse, et le père et la mère – viendront-ils danser avec les vivants dans une sarabande empreinte d’une grande énergie aussi excitante qu’inquiétante, aussi énergique et drôle que mélancolique et angoissante. C’est qu’Emma Dante pour raconter la mort fait revivre les défunts. Ainsi en est-il de la famille méditerranéenne, « fixée » à un passé qui n’arrête pas de passer en elle, et qui conjugue une énergie spectaculaire à une inclination au malheur ressassé. La mort ne peut être dite sans le support de la vie qui la rend éternellement présente.

Mais cette existence repassée en boucle d’une famille qui traverse plusieurs décennies – sans que rien ne semble bouger en elle puisque la compulsion de répétition ramène toujours l’autre scène sur le plateau où vivants et morts sont en symbiose ou/et en conflit – est symptomatique d’un « art de vie » à la sicilienne où la pauvreté et les plaisirs élémentaires (jouer, chanter, danser, « se toucher ») créent une solidarité singulière entre les membres d’une même tribu ad vitam aeternam. Il faut entendre la jouissance des sœurs imitant la grosse voix de leur père leur annonçant la promesse du lendemain à la plage, ou voir les grimaces hilarantes de l’une d’entre elles affligée d’un pied-bot et imitant leur papa grognant comme un cochon, titre qu’il a conquis de haute lutte en venant à bout héroïquement de « la merde » obstruant les toilettes d’un dancing, ou les voir encore « rejouer » avec excitation l’épisode du jeu de plage où pinçant le nez de la plus jeune jusqu’à plus d’air, elles se rient du malheur qui les a frappées. Drôle et dramatique, telle est la vie à Palerme.

Dans un dispositif d’où est exclu tout décor, les personnages vont s’engager corps et âme dans des performances physiques (dansées, jouées et chantées) qui projettent leur corps parlant dans un combat sans merci, un duel « à la vie et à la mort » selon la formule enfantine consacrée. La pièce d’ailleurs s’ouvre sur les sœurs se saisissant de boucliers et s’affrontant à l’épée dans un affrontement ritualisé qui convoque l’imaginaire de l’enfance toujours vivante en elles. Ainsi nous sommes d’emblée introduits dans le temps de l’innocence de cette fameuse journée de plage (voir l’enthousiasme irradiant du départ en bus où la pastèque oubliée sur le trottoir devient de plus en plus minuscule, échappant à la gourmandise des sœurs éberluées de la voir s’éloigner sous leurs yeux impuissants) où, au milieu des rires, tout a basculé. Rires d’ailleurs peut-être pas tout à fait si innocents que cela, si on prend note de l’agressivité latente qui oppose dès cet âge les sœurs entre elles. Katia, ne nourrissait-elle pas – elle qu’on accusait la nuit de vider le frigo – vis-à-vis de sa petite sœur aimée par le père, un désir secret de mort ? C’est elle qui a provoqué ce jeu funeste en lui (re)tenant fermement le bras dans l’eau… D’ailleurs suite à ce drame le père l’exclura du foyer familial en l’envoyant en pension, très loin dans les Pouilles. Et depuis, elle lui voue une haine « sans nom » mais non sans insultes.

Quant à Gina, devenue mère d’un garçon qui se rêvait star footballeur quoiqu’atteint d’un grave problème cardiaque, elle aura affaire aux foudres de sa sœur l’accusant, sans pitié aucune pour sa douleur, d’avoir provoqué la mort de son fils en ne lui ayant pas interdit son sport favori. Et comme cette mort est insoutenable, le postulant Diego Maradona en tenue, n’arrêtera pas de hanter le plateau multipliant les figures acrobatiques du « gamin en or » argentin se livrant à des ciseaux retournés de haut vol dont seul il avait le secret.

D’autres morts aussi danseront sur le plateau. La mère et le père (ce dernier vêtu d’une nuisette prêtée par l’une de ses filles, l’élastique de son pyjama – comme dans les comédies – ayant lâché) s’enlaceront en tournoyant ensemble. Jusqu’au tableau final, où la sœur, vieille fille qui a sacrifié sa vie aux autres en rêvant depuis toujours être danseuse, se dépouillera de ses vêtements – mettant ainsi à nu son désir secret – pour revêtir la tenue de jeune ballerine qu’elle n’a jamais été de son vivant. C’est sur ses funérailles que se clôturera la pièce, les cinq défunts – le temps en boucle a passé – en habits clairs contrastant avec les tenues noires de deuil des sœurs survivantes.

Ainsi entre boucliers et épées, crucifix et médaillons des défunts, entre éclats de rires et grimaces hilarantes, amour et rancœur, entre mort et vie, l’existence de cette famille sicilienne explose en tous sens. L’énergie des corps engagés au service de cette culture sicilienne qui les transcende, les fait danser, vivre et mourir ensemble – « ni avec toi, ni sans toi » – dans un double mouvement d’amour et de haine réunis, irradie l’espace du plateau pour se répandre dans la salle gagnée par le frisson d’une émotion superbement dérangeante. Sur fonds de morts dansant avec les vivants, Emma Dante donne à voir, à entendre et à ressentir un théâtre des plus vivifiants qui soient.

Yves Kafka

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