SURVIVANCE DE L’EXPOSITION, INTERNET, DETERRITORIALISATION, OBJETS HANTES

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TRIBUNE : Survivance de l’exposition, Internet, déterritorialisation, objets hantés

« Le culte contemporain de l’exposition ˗ ultime et inconfortable résistance de l’entrée de toute chose, et de l’art en particulier, dans l’intimité de l’esprit – aura célébré les derniers feux du règne de l’étendue physique, sans que ni les fidèles ni les officiants aient eu le plus souvent conscience de la signification crépusculaire qui se dissimulait dans ces rassemblements. » Maël Renouard, Fragments d’une mémoire infinie, Paris, Grasset, coll. Figures, 2016, p. 57.

Partant de son objet (Internet, ses pratiques et ses effets sur la sensibilité contemporaine), Maël Renouard ne porte-t-il pas la spéculation un peu trop loin en présentant l’exposition comme forme obsolète ? Je crois qu’il y a là une nuance à apporter. Un rapport au ministère de la culture daté de 2001 laisse apparaître que la fréquentation des « équipements culturels », parmi lesquels le musées, ont moins pâti dans la période 1997-2008, face à la généralisation d’Internet dans la sphère privée, que la télévision, la radio, le livre ou le journal.

Comment expliquer cela, in fine et sous réserve de connaître les statistiques pour l’année 2016, autrement que par une volonté active de l’individu contemporain de ne pas complètement rompre avec une certaine conception de l’espace et du temps issu du monde d’avant Internet où, dans une longue durée dont le musée est en quelque sorte le dernier bastion, l’objet (peinture, sculpture et, de manière exemplaire, architecture), attaché à un lieu particulier et participant à la construction de son ambiance, fournit aux sens et à l’esprit des repères fixes, stables ? De la même façon, j’ai pointé dans un article paru dans la revue canadienne On Site (2) l’échec de l’utopie, ayant eu une actualité réelle dans les années 1960-1970, d’une architecture mobile et d’un nouvel individu nomade et déterritorialisé, et l’importance toujours très prégnante dans l’imaginaire collectif du centre urbain et, plus généralement, du centre spatial.

L’oeuvre d’art contemporain qui, d’achats en prêts, est en perpétuel transit dans les lieux dédiés aux expositions temporaires, fournit le modèle de la marchandise mondialisée dans son devenir-information : passant de main en main, le fétichisme dont elle est l’objet s’use pour la faire entrer dans le tout venant des images, y compris mentales. Avec le numérique et Internet, la reproduction à l’infini et la circulation de cette dernière est définitivement et durablement actée, et dans cet immense musée d’images, annulant jusqu’à l’idée même de hiérarchie, toutes les images d’objets peuvent tour à tour devenir le centre d’une attention de plus en plus brève, d’un champ spirituel qui tend à se confondre avec ce que Maël Renouard nomme étendue physique. Il semble cependant que, comme dans le cas des centres urbains, il y ait quelque chose d’irréductible dans l’objet physique. J’en veux pour premier exemple un site internet discret mais passionnant, l’e-musée de l’objet (3) : on voit, sur cette modeste plateforme participative, à quel point l’objet le moins précieux, le plus usuel, aux antipodes de l’oeuvre d’art, peut être encore aujourd’hui profondément investi d’affect, comme, précisément, une forme de résistance au monde caduc du jetable et de l’obsolescence programmée, au « monde-interface » de l’objet connecté, dans l’intimité de l’imaginaire.

Dans le domaine de l’art contemporain, il semble que depuis les années 1990, l’objet commun, quotidien ait été un modèle puissant de l’oeuvre d’art, dans le sillage du readymade duchampien : propre à produire une image efficace dans sa familiarité, ce type d’oeuvre s’approprie immédiatement pour rejoindre l’imaginaire d’une époque tout en battant en brèche dans sa réalité physique la « dématérialisation des contenus » du langage bureaucratique de la culture, et le « sexappeal de l’anorganique » benjaminien demeure pour le collectionneur une réalité. Exemple encore plus éloquent, cet article faisant état d’un réel marché, sur eBay, pour les objets hantés ou prétendu tels (4) : la persistance d’une pensée pour ainsi dire sauvage, magique, bat cette fois en brèche une certaine idée du capitalisme finalisé et donc mondialisé, allant de paire avec un certain finalisme d’inspiration scientiste pour lequel « there is nos alternative ».

Yann Ricordel

1- http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/doc/08synthese.pdf
2- Yann Ricordel-Healy, « The idea of dematerialised dwelling in 1960s and ’70sUSA », On Site, n°32, automne 2014, pp. 15-17.
3- https://objetsdefamille.wordpress.com/
4- http://rue89.nouvelobs.com/2015/10/30/a-vendre-objet-hante-les-contes-crypte-debay-261883

Source image : http://www.smithsonianmag.com/history/the-strange-and-mysterious-history-of-the-ouija-board-5860627/ ouija-board-historical-gallery

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