TOSHIKI OKADA, « TIME’S JOURNEY THROUGH A ROOM », KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES

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Bruxelles, envoyée spéciale.
Toshiki Okada/chelfitsch : Time’s Journey through a Room / 6 – 12 mai 2016 / Beursschouwburg dans le cadre de Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles.

« Fermez les yeux». L’injonction est formulée avec retenue et douceur par une interprète en bord de plateau. Il y va d’une manière de faire s’imprimer dans la mémoire rétinienne, à l’instar d’un instantané, les moindres détails de cette scénographie minimaliste imaginée par l’artiste Tsuyoshi Hisakado, qui campe un espace intérieur tout en multipliant les éléments incongrus, inquiétants, simples et plastiques. Car outre cette table de salon, avec des chaises, un verre et deux fleurs oranges, sont disséminés sur la scène un écran et un rideau tout en transparences, une étrange petite fontaine, comme celles qui répandent le son berçant de l’eau en circuit fermé, deux ventilateurs, dont l’un est posé à l’horizontale à même le sol. Un son sourd sature cette atmosphère raréfiée, comme si Tsuyoshi Hisakado, en charge également la création sonore, nous donnait à entendre le bruit de l’air entre les pales du ventilateur qui se sont mises à tourner, enclenchant des courants invisibles. Il y va aussi d’une manière de convoquer les autres sens, d’activer l’imaginaire, de se projeter dans cet espace, de se l’approprier de manière intime, de le laisser enfin s’inscrire en nous.

Kunstenfestivaldesarts accompagne de manière fidèle Toshiki Okada, dont les pièces sont montrées régulièrement à Bruxelles depuis Five Days in March en 2007. Quant au public parisien, il a pu également se familiariser avec le travail du metteur en scène japonais grâce aux programmations du Festival d’Automne. L’onde de choc du terrible tremblement de terre de 2011, suivi du tsunami et de l’accident nucléaire de Fukushima, s’est bien évidemment répercutée dans l’œuvre d’Okada. Si Current Location (2012) et Ground and Floor (2013) cherchaient dans un registre plutôt allégorique les moyens de transmettre ce sentiment de tension et d’isolement de la société japonaise post-cataclysme, Time’s Journey through a Room entame un glissement vers une exploration d’autres formes de fiction, marquée par l’observation extrêmement méticuleuse des conflits mentaux et des émotions arbitraires précédant l’aliénation sociale des individus. Une intensité contenue respire à travers les moindres gestes du quotidien.

A l’invitation de la même interprète, nous avons ouvert les yeux. Le temps de pose, d’imprégnation sensible, a été finalement assez court. Assez pour que nous puissions désormais accepter le trouble qui s’installe, assez pour que nous puissions saisir les tensions basses à l’œuvre sur le plateau. Un bulbe électrique crépite, s’affole, hésite à s’allumer. Le visage de cette autre femme est resplendissant d’amour, radieux quand elle parle de bonheur, tout en retraçant le fil des évènements anodins qui ont précédé la catastrophe. Ses mains se crispent pourtant étrangement, ses doigts glissent sur le bord de la table, qui semble devenir coupant. L’homme qu’elle enveloppe de son attention rayonnante est assis, dos au public, spectateur en quelque sorte. Ses pieds remuent de manière inexplicable, ne touchent plus le sol, comme emportés dans une tourmente dont le contraste est saisissant avec l’immobilité qui le cloue à sa chaise. Toshiki Okada cultive cette chorégraphie bien particulière, faite de petits gestes refoulés, irruptions incongrues et furtives, saisissements délicats et obsédants, dans les craquelures d’un réel à la normalité insensée. Une terrible charge d’affects est charriée par ces micro-évènements qui mènent ailleurs ce récit qui s’enlise et patine sous nos yeux, nous entrainant dans une sorte d’état second proche de l’hypnose, où la plus infime tension sur le plateau nous arrive de manière étrangement tactile. « Tu te souviens ? » La question revient, lancinante, elle rythme ce monologue – les voisins rassemblés sur le parking en bas de l’immeuble, les multiples répliques, le sentiment de clarté, la vie qui bascule… Le metteur en scène avoue cet espoir d’un changement vers le mieux qu’il partageait avec tant d’autres après la catastrophe nucléaire. Ces bruits qu’on n’entend pas, que l’actrice évoque, s’instillent dans la salle. L’eau du verre barbotte. Des craquements sourds font sentir cette qualité autre d’un paysage qui semble être resté le même.

Au bord du plateau, la première interprète qui nous avait conviés au départ à fermer les yeux, se tient dans une sorte de flottement figé. Elle s’accroche, les doigts crispés dans un état intermédiaire. Time’s Journey through a Room avance dans un double registre, tiraillé entre le passé et le futur, entre le souvenir doux et douloureux et l’anticipation d’un apaisement hasardé, incertain. L’attente brouille les pistes, multiplie les possibles et nous sommes presque déçus par la résolution un peu trop explicite de cette situation qui avait si finement su entretenir la porosité des sens. Le fantôme de cette bien-aimée, morte dans son sommeil quatre jours après l’accident de Fukushima, acquiert tout au long de la pièce le même niveau de présence que les vivants. Et encore Toshiki Okada de confier : « Nous qui continuons à vivre… nous sommes tourmentés ; nous aimerions échapper, nous enfuir d’ici. Nous tentons constamment d’oublier. »

Smaranda Olcèse

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