ATSUNOBU KOHIRA, DE LA POINTE A L’ESPRIT

Magnolia

Outretemps, Atsunobu Kohira / Galerie Maubert, 20 rue Saint Gilles, jusqu’au 11 juin 2016.

De la pointe à l’esprit, les métamorphoses cristallines d’Atsunobu Kohira

L’actuelle exposition Outretemps d’Atsunobu Kohira à la galerie Maubert invite à une expérience sensible et philosophique dans laquelle les œuvres agissent en corrélation, en résonance, comme trace tout autant que comme évènement. A la croisée de la pensée japonaise et de la mythologie classique occidentale, la proposition qui est faite se développe sur les deux niveaux de la galerie et joue des relations entre divers médias, confrontant des matériaux naturels (minerais, fleurs séchées) à des technologies extrêmement contemporaines (écran LED, microscope à balayage électroniques). L’artiste orchestre les métamorphoses de l’énergie, de la lumière à la matière, de l’infinie délicatesse d’une fleur à la dureté d’un minerai, du visible à l’invisible, d’un geste éphémère à sa trace pérenne. Comment Atsunobu Kohira constitue-t-il un microcosme dans l’univers de la galerie Maubert ?

A l’origine il y a un geste. Le geste initial, celui de la pointe de la ballerine de l’Opéra de Paris, Juliette Germez, qui vient libérer les esprits des Enfers contenus dans les pierres. Une performance où la danseuse rompt le bloc de colophane coulé par Atsunobu Kohira. La danseuse performe, tape, frappe, dessine de ses pointes, elle met le spectateur en éveil, lui fait violence, l’étreint par la force de l’énergie qu’elle déploie. Le bruit envahit l’espace de la galerie, le hurlement des esprits réveille la matière. Entre noir et blanc, elle agit dans une transe chamanique. De cet évènement initial restent les traces : les petits chaussons rose nacré salis de la calcination des brins de menthe que la danseuse a employés lors de sa performance, les deux grands panneaux noir et blanc sur lesquels elle a dansé et la colophane dont les brisures dessinent des lignes qui font échos à celles présentent sur chaque panneau. Alors qui est-elle ou plutôt qu’incarne-t-elle ? Perséphone ? Celle qu’Hadès a enlevée et qui ne remonte à la surface de la terre que quelques mois par an ? Quoi qu’il en soit elle agite les Enfers, en libère des forces, une énergie, un mouvement. Ce geste est essentiel dans le travail de Atsunobu Kohira. Le geste, ce qui reste éphémère, ce qui se saisit dans un mouvement. Le geste, une pensée, une attitude face au monde. Le geste, celui de l’artiste, en somme, la posture artistique.

Ce geste dessine ou plutôt fait dessin. La ligne s’insinue et s’inscrit au détour d’une ombre portée ou, à l’inverse, la ligne est lumière, résultat d’un temps de pause, entre la lumière pure, le blanc et l’absence de lumière, le noir, l’ombre. Cette ligne est le fil sur lequel évoluent la ballerine comme le Maître d’Ikebana et où s’opère le basculement de l’ombre à la lumière, du vide au plein, du visible à l’invisible et de fait du blanc au noir. La nature et ses processus sont à l’œuvre dans cet univers. La nature est ici naturante, elle est processus d’elle-même et l’installation qui circule de production en création est une mise en visibilité des procès sensibles à l’œuvre. De la structure moléculaire à l’élaboration la plus sophistiquée d’une plante, voire d’un bouquet, c’est le modèle de l’unité géométrique structurante qui se développe. De la matière la plus dense à l’évanescence de la lumière, Atsunobu Kohira dessine les métamorphoses de l’énergie créatrice.

Au rez-de-chaussée de la galerie se trouve un jardin de fleurs séchées. Avec une infinie délicatesse, Atsunobu Kohira emprisonne ses fleurs dans des cages constituées de mines graphites. Elles enveloppent par leur géométrie pyramidale – qui reprend les structures cristallines du graphite – les formes variées de cet herbier en volume évoluant sur les socles blancs. En ombre portée se dessinent des formes qui courent sur le support où se mêlent, pour ne faire qu’un, la plante et sa cage révélant des napperons de dentelle d’ombre déposés par la lumière. Les pointes des pyramides tiennent par un juste point de colle. Dans la philosophie japonaise il est dit que l’extrémité (la main, le pied, la pointe…) accroche les bons esprits. Au bout de chaque petit triangle serait alors accrochée, invisible mais présente, une petite présence bénéfique. Accrochée au mur, et en résonance avec cet herbier de fleurs séchées, se trouve une photographie de grand format qui ouvre l’espace de l’exposition. Un réseau fulgurant de lignes blanches qui sont les traces laissées par les gestes qu’effectue le Maître d’Ikebana lorsqu’il réalise le bouquet. Un geste, un instant, un mouvement en suspend qui reste habituellement invisible. Le bouquet disparaît pour ne laisser se déposer sur le vase que l’écriture de lumière dont il est le résultat. La ligne affleure, fait fleurs.

Perséphone, figure de l’inconscient, du refoulé, mais aussi figure de la renaissance et de la germination, cultive au cœur des Enfers un jardin dont les fleurs sont des pierres précieuses. Outretemps, pièce que l’on découvre en descendant l’escalier de la galerie, est un écran carré posé sur un socle au sol. Il est constitué de lampes LED et diffuse les images filmées par une petite caméra à fort grossissement d’un bloc de lapis-lazuli posé sur un dispositif mettant la pierre dans un mouvement à peine perceptible. Le jeu d’échelle, comme la mise à l’horizontal des images, transforment totalement la perception de ce gemme. Nappes et flots de scintillements ondulent à la surface de l’écran évoquant le vent soufflant dans les plates bandes d’un jardin à la palette verdoyante ponctuée de bleus dont les accents varient du turquoise à l’outremer. La luminescence singulière n’est pas sans évoquer la préciosité de ce jardin merveilleux de pierres précieuses. En effet, c’est dans la terre que ces pierres somptueuses et si prisées se sédimentent et se cristallisent.

Dans ce rapport entre visible et invisible, Atsunobu Kohira révèle l’intériorité des blocs de minerai par un jeu de métaphores dans lequel la structure de la matière devient forme visible, forme autonome. Les images réalisées au microscope électronique transcendent la miette de minerais. La matière fait forme, devient paysage lunaire, cartographie, désert. Du microcosme au macrocosme, l’artiste révèle des formes, inverse les processus, libère la matière, livre à nos sens de la pure énergie.

Laurence Gossart

outretemps

Image 1 : Shuho / Magnolia 02 – Tirage argentique contrecollé sur aluminium, caisse américaine,125×160 cm, 2/3, 2014 – Image 2 : Outretemps – LED 144×144 cm, lapis lazuli et technique mixte, 2013 – courtesy de l’artiste

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