KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES : AMIR REZA KOOHESTANI, « HEARING »

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Bruxelles, envoyée spéciale.
Hearing, Amir Reza Koohestani / Mehr Theatre Group, Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles du 24 au 26 mai 2016.

A Téhéran, dans un internat pour jeunes filles, Neda est soupçonnée d’avoir introduit en douce un garçon dans sa chambre. Samaneh croit avoir entendu sa voix, leurs rires, en passant devant la porte. La surveillante du dortoir interroge les deux étudiantes, moins pour essayer de connaître la vérité que pour protéger à son tour ses arrières. A partir de cet élément perturbateur introduit en vase clos, Hearing se déroule comme une spirale sans fin, destinée à se fermer inexorablement sur elle-même.

Sous une lumière découpée nette, la mise en scène cinématographique nous place dès le début dans un champ-contrechamp : l’interrogatrice assise dans un fauteuil au coeur des premiers rangs du public fait face aux deux adolescentes sur scène. Une formation triangulaire au sein de laquelle on se sent enserrés, pris dans l’écho de cette parole à trois voix qui ricoche d’accusées en accusatrice par flots heurtés. La communication est biaisée et impossible, les mots sont au service de la défense de son propre territoire. La parole est vacillante, hésitante dans la bouche de Samaneh qui peine à faire face à celle de Neda, drue, contestataire et irruptive. Les trois femmes se débattent dans l’implacabilité d’un système profondément injuste, comme dans un filet qui retient tout et empêche l’air de circuler. L’intensité de l’échange se construit activement par notre oeil de spectateur qui doit faire des allers-retours rapides entre les actrices et la traduction du texte farsi projeté en fond de scène. Tic-tac, un mouvement qui bat la mesure de cette pièce en forme de boucle sans cesse recommencée.

L’oeil et l’oreille sont au coeur de l’écriture dramaturgique d’Amir Reza Koohestani. Hearing, c’est ce que l’on entend lorsque l’oeil de la surveillance est partout. Samaneh entend régulièrement des voix ironise Neda, elle prend les pépiements d’un nid de pigeons pour des voix de garçons, elle a entendu une fois leurs injures lancées de l’autre côté d’un mur. Dans une société où les corps sont séparés en fonction de leur sexe, l’ouïe devient un sens aiguisé qui trompe aussi bien que la vue. Le garçon dont il est question n’a pas de corps, pas de tangibilité physique, sa présence hypothétique se matérialise en creux par un rire étouffé de la main, par le fait qu’il se serait glissé dans le dortoir sous un tchador. Ce que l’on entend derrière une porte, ce que l’on devine sous le tissu, on entre de plein pied dans la société du soupçon où l’oeil et l’ouïe ne peuvent qu’imaginer, extrapoler, supputer et finalement accuser. Un garçon fantôme, un éclat de voix, une silhouette, les ombres mêmes se voient dotées d’une force phénoménale et illusoire, et peuvent bouleverser plusieurs vies, même des années après.

L’actrice assise dans les rangs des spectateurs nous inclut dans l’échange en nous plaçant de fait du côté des accusateurs, des paires d’yeux et d’oreilles qui assistent au déroulé de ces paroles adossées les unes contre les autres. Mais cette étudiante à peine plus âgée n’est pas la police des moeurs, ne défend pas l’ordre moral et politique, elle tâche, comme les autres, de s’en sortir. Un infime degré de pouvoir, celui de détenir les clés du dortoir, la place dans une position d’autorité relative qui laisse entrevoir ce que peut être celui d’un pouvoir plein embrassant totalement ces principes liberticides.

Le portable, les sms, les webcams sont évoqués dans le texte comme autant d’instruments de communication susceptibles de se retourner contre ces jeunes femmes « dans ce foutu pays » comme le dit Neda. La surveillance par cet oeil qui voit tout se matérialise sur scène par une petite caméra, portée sur la tête par-dessus le hijab, créant des actrices à l’oeil artificiel qui capturent une image floutée, brouillée, projetée en fond de scène. Cette image enregistrée crée une mémoire filmée floue et surexposée, qui brouille les visages, change les couleurs, où la lumière n’est plus que points troubles dans la nuit. « La video n’est pas une preuve » dira l’une des filles, l’image n’est pas vérité mais tire la pièce vers un pan onirique, cauchemardesque. Elle orchestre également une confusion dans la temporalité, en partie pré-enregistrée, en partie filmée en direct, il y a des coupures et des raccords de sorte qu’on ne peut distinguer ce qui a lieu sous nos yeux et ce qui a été fabriqué. Un sentiment kafkaïen, renforcé par les déambulations des deux jeunes filles dans les coulisses sombres du théâtre, parmi les dédales de couloirs et les volées d’escaliers, prolongement labyrinthique du décor nu de la scène qui nous perd géographiquement, temporellement. Bien loin d’être une simple mise en abîme du propos, l’image ajoute un nouveau tour de clef, arguant que l’on ne peut se fier et trouver de réponse ni dans la parole, ni dans leurs silences, ni dans ce que l’on voit.

« Les images ne sont pas nécessairement celles qui sont données à voir sur scène, mais celles qui se forment dans l’esprit du spectateur, hors d’atteinte de quelque comité de censure que ce soit » écrit Amir Reza Koohestani dans The time we share, le recueil de textes publié par le Kunstenfestivaldesarts. Et pour cela il choisit de donner peu, l’essentiel, concentré en une mise en scène sobre. Quelle marge de liberté dans un état qui veut tout voir et tout entendre pour tout contrôler ? Celle de la prise de parole, déferlante dans l’écriture d’Amir Reza Koohestani et incarnée par ces trois personnages de femmes. Une façon d’entrer en résistance. On pense alors au cinéma iranien, à No land’s song d’Ayat Najafi sorti récemment, qui a illuminé avec force la voix des chanteuses en Iran. On pense aussi à Hors Jeu de Jafar Panahi dans lequel cinq filles se déguisent en garçons pour entrer au stade et, rapidement repérées, se voient empêchées d’assister au match de foot. Elles l’entendent seulement, déduisant des clameurs ce qui se trame sur le terrain pendant qu’elles assaillent par leurs mots les hommes qui les gardent captives. Ces oeuvres entrent en résonance pour mieux unir leurs voix et leurs protestations dignes, puissantes. Entendues.

Marie Pons

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