APICHATPONG WEERASETHAKUL, « FEVER ROOM », KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES

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Envoyée spéciale à Bruxelles.
Apichatpong Weerasethakul : Fever Room / KVS dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts / 21 – 25 mai 2016.

L’attente est fiévreuse du moment où ça bascule. Les premières images nous plongent dans un registre familier, presqu’intime. Une douce voix de femme nomme les choses : des arbres près du lac, la mer, les chiens de la famille, le petit pavillon du parc, le Mekong, les montagnes. Les spectateurs peuvent reconnaitre certains lieux déjà filmés dans Cemetery of Splendour, le dernier long métrage d’Apichatpong Weerasethakul. Le réalisateur réunit pour ce projet dédié aux salles de théâtre ses deux acteurs principaux Jenjira Pongpas et Banlop Lomnoi. C’est d’ailleurs la voix de ce dernier qui reprend l’acte de nommer les mêmes séquences, comme pour baliser le chemin, stabiliser une cartographie secrète, hautement subjective, marquer la preuve d’un investissement intime dans ces images dérobées au quotidien. Les rumeurs du monde arrivent pressantes ou ouatées dans ces chambres d’hôpital où les protagonistes se trouvent alités. Le réalisateur instaure des circulations entre les différents régimes de l’image, entre le documentaire – car Jenjira Pongpas s’apprêtait à subir une intervention chirurgicale au moment du tournage – et la fiction naissante, poreuse, qui remonte le fleuve vers les régions nord du pays. Le cinéma s’ouvre aux trois dimensions de l’espace scénique. Certains spectateurs assis à même le sol sont très proches des écrans, respirent déjà l’éclat paisible des images.

The place with no light – l’allusion est mystérieuse, le voyage a déjà commencé. Les points de vue se multiplient à partir de ce regard caméra d’un garçon assis à contempler le fleuve. Le paysage se déplie en sensations diffuses entre les différents écrans : ici, l’horizon ouvert, large, là, le léger bercement des flots, aux nuances terreuses et opaques. Des miroirs crépitent sur la rive, focalisent les rayons du soleil, renvoient des signaux, scellent la relation entre la caméra, embarquée dans un travelling lent, géographique et les éléments de l’image. Des cadres juxtaposés à la verticale jouent d’une stratification abstraite des motifs et bientôt la mer investit les écrans, vaste contrechamp de Jen alitée dans sa chambre d’hôpital.

La caverne est souvent présente dans les films d’ Apichatpong Weerasethakul. Fever Room nous y entraine, tout l’appareillage théâtral concourt à cette sensation d’immersion. La disposition des écrans nous situe à l’intérieur d’une image qui continue à se former, sous nos yeux – une silhouette d’homme se glisse dans les entrailles de la terre. Cette image acquiert des qualités presque tactiles – plan de très près au contact des parois, plans serrés qui s’attardent sur des dessins immémoriaux ou des coquillages. Elle installe son propre foyer – plan large où l’homme allume un feu alors que le son de la pluie se fait de plus en plus présent.

L’enchevêtrement des images est subtil, qui invoque à la fois la caverne de Platon et la grotte comme abri et lieu de résistance.

Un lampadaire s’affole dans la nuit. Nous sommes à la croisée des chemins quand tous les écrans se lèvent un à un jusqu’à la cloison qui sépare la scène de théâtre où nous sommes installés et la salle. Et voici le même lampadaire qui palpite solitairement dans les gradins. L’œil du projecteur était encore en veille. Il s’active désormais et ses rayons nous arrivent sur le visage avec la texture des grosses goutes de pluie tropicale. Un vortex de lumière est en train de se former. Sa force centrifuge est hypnotique, irrésistible. L’espace-temps se dilate et se diffracte dans des nuées de particules gorgées de couleurs. Le brouillard envahit la salle, monte comme une respiration toxique des gradins, atteint les balcons, exhalation du théâtre qui s’active dans son ensemble, devient le lieu de production d’une image hallucinée. Son déploiement a quelque chose d’une épiphanie, nous transporte à l’intérieur du film, qui se donne à vivre désormais comme une expérience extrêmement sensible, infra-moleculaire d’un cinéma étendu. Ses épaisseurs nous saisissent en vagues fines, s’agencent en suspension, diffractées ou étirées par les particules de brouillard, flux en suspension, nous arrivent comme des dépôts impondérables. Voix et silhouettes se matérialisent de manière fugace, habitent le théâtre fiévreusement, avant des se laisser ravaler par un horizon qui descend, météorologique. L’image a désormais la texture des courants d’air instables, se laisse absorber par tous les pores, à même la peau. L’audience est plongée dans les rythmes secrets et réguliers d’une marée de lumière qui traverse des territoires sensibles insoupçonnés. Le champ se rétrécit progressivement. Le rayon est toujours là, quand les parois se ferment et il est essentiel de garder ce contact.

I took your light avoue furtivement un personnage. Il était encore en proie au sommeil, au fond de la grotte, veillé par un dragon de pierre. Les quatre écrans redescendent et la dernière image garde la texture d’une main qui s’attarde sur les parois. Elle a le pouvoir de toucher.

Smaranda Olcèse,
à Bruxelles

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