BIENNALE DE DANSE DE VENISE : VENISE, VIRGILIO, C’EST FINI…

arsenal-biennale

Envoyé spécial à Venise.
Biennale de danse de Venise – 17/06/16 au 26/06/16.

Venise, Virgilio, c’est fini…

Après une dizaine de jours intenses qui ont vu la chorégraphe française Maguy Marin être récompensée d’un lion d’or pour l’ensemble de sa carrière, nous avons assister aux derniers jours de cette ultime Biennale du directeur du département danse, le chorégraphe Virgilio Sieni. 8 ateliers et 7 spectacles, 15 moments pour découvrir la danse.

La Biennale de danse de Venise porte bien son nom puisqu’elle à lieu – finalement – tous les ans, et c’est heureux ! C’est donc la quatrième année que le célèbre chorégraphe italien, résidant à Florence, Vigilio Sieni, fait montre de son expérience à la fois de programmateur mais surtout de pédagogue en organisant tout au long de la journée nombre de manifestations qui voient se succéder des chorégraphes nationaux et internationaux qui animent pendant trois semaines des ateliers qui vont déboucher sur des représentations publiques ; un bon moyen de faire connaissance avec la scène chorégraphique italienne, aussi bien celle des danseurs que celle des chorégraphes…

Le plus saisissant, outre la danse à Venise, ce sont les lieux où se déroule le Festival. Qui sous un toit aux murs de briques rouges du vieil Arsenal, qui dans un palais, qui dans une cour, qui devant une façade d’un bâtiment aux lignes orientales… c’est un pur bonheur. Rien que pour découvrir ces espaces magnifiques, il faut venir à la Biennale.

Venise Accademy.
Le Président de la Biennale, Paolo Baratta, avait dans l’idée de constituer un collège en parallèle des Biennales, un peu sur le modèle de l’académie créée par Stéphane Lissner à Aix en Provence en marge du Festival d’art lyrique.

C’est une bonne idée. Une idée qui est au cœur du projet de la propre Compagnie de Virgilio Sieni depuis de nombreuses années. Il est convaincu que la démocratisation de la danse passera par la pratique. Comme, finalement, en Italie, plus que les théâtres dont les programmations font une place minime à la danse, ce sont les Festivals qui sont prescripteurs d’œuvres chorégraphiques, pourquoi ne pas convier des chorégraphes italiens ou d’ailleurs à rencontrer les danseurs italiens et de toute l’Europe ou même des amateurs qui sont conviés à ces séances de travail créant dans toute l’Italie et à Venise une émulation bien venue…

Premier atelier de vingt minutes, un format cher à Cunningham pour ses Events, Collective jumps d’Isabelle Schad et Laurent Goldring dans le Museo di Palazzo Grimani où une enfilade de pièces permet à 15 danseuses de se disperser dans chaque pièce pour, finalement, se réunir toutes ensemble et passer de l’une à l’autre. Le spectateur est à deux pas des corps en mouvements. Les images lui arrivent sans artifice… c’est magique et la proposition de ces deux artistes franco-allemands est assez convaincante. En particulier ce mouvement des bras exécutés rapidement par tous avec un léger décalage ; Shiva nous apparaît. Aussi, ces bras qui tournent rapidement, telles des ailes d’un moulin… si le vocabulaire est un peu déjà vu, il fonctionne parfaitement auprès de ces danseuses qui arrivent à tirer leur épingle du jeu… d’une certaine façon, une sculpture vivante, toujours en mouvement, reste en mémoire.

Le Suisse Thomas Hauer, revient au bercail en investissant le Palazzo Trevisian Degli Ulivi qui n’est autre que le consulat Helvète à Venise. Il y présentait un atelier intitulé Tools for dance improvisations. On retrouve dans ce sextuor tout le travail de Hauer, qui demande à la fois de l’énergie mais une suspension du mouvement net ; quelque chose de fou et de particulièrement maitrisé. D’une simple pression sur un point du corps, un peu comme dans la danse contact improvisation, il contraint le corps, ordonne le geste et l’axe. On sent tout de même toutes les consignes et les codes de jeu que le chorégraphe n’a pas maqué de passer à ses danseurs qui s’en sortent bien, malgré tout.

En revanche, on reste plus réservé par la proposition de Yasmine Hugonnet, Suisse aussi, qui présentait dans le foyer du Teatrino di Palazzo Grassi Unfolding Figures… supplice d’infliger une si rude danse, faite d’une position au sol vers un relevé qui prendra toute la pièce : seule des artistes comme Myriam Gourfink arrivent à ce genre d’exploit, alors en trois semaines ? ! S’en suivra une série de micros soli juxtaposés. Peu concluant dans l’ensemble…

Dans une des salles du conservatoire de musique et de danse de Venise, Annamaria Ajmone présentait quant à elle Imaginary Gardens with real toads in them. Six femmes, deux hommes ne vont pas se lâcher et former un groupe quasi inséparable, lancés dans la salle telle une boulle de billard qui va rebondir d’un point à un autre. C’est joli mais reste assez convenu…

Marina Giovannini proposait dans une des salles de l’Arsenal Duetto nero où elle a eu l’idée de danser elle-même avec Vanessa Geniali – qui porte bien son nom ! – une jeune danseuse tout à fait au niveau et qui promet. Si la forme n’est pas tout à fait originale dans sa construction – et on pense de nouveau à Phase de Anne Teresa de Keersmaeker – l’intérêt tient là à la nouvelle et jeune danseuse qui suit, voire entraine Marina Giovannini. Une danse fluide sous des bruits d’oiseaux, répétitive à souhait, mais bien dansée… c’est déjà ça !

Virgilio Sieni ne se dérobe pas à sa mission en présentant lui aussi Danze sulla debolezza, un atelier ou il va mélanger des danseurs et des amateurs formant, in fine, un groupe de vingt cinq personnes qui va donc à la fois faire masse et faire sens… Comme toujours dans ce type d’exercice, Virgilio Sieni excelle… C’est beau. C’est fort. C’est puissant. Que ce soit en silence ou avec les percussions de Michelle Rabbia, cela fonctionne. Une danse très déliée. De longues traversées du plateau suivies de courses. Des séquences au bord de la scène, face au public placé tout autour de l’espace de jeu… Une danse très dynamique où la coexistence entre les danseurs amateurs et les danseurs du Collège fait sens. Il se passe vraiment quelque chose de fort et d’émouvant.

Puisque le directeur artistique de la Biennale de danse s’y colle, pourquoi pas Boris Charmatz qui a demandé à Olivia Grandville et Magali Caillet Gajan de reprendre Levée des conflits, une pièce pour 24 danseurs et 25 mouvements présentée, entre autres, sur une belle pelouse du Stade de Bagatelle à Avignon… Et c’est ce qui surprend le plus dans cette version pour le bitume du Campo Sant’Angelo de Venise. Tout ce qui faisait sens dans cette version sur l’herbe devient rugueux, moins poétique et du coup presque à contre sens avec ce bel espoir du titre qui serait de Lever – dans le sens d’ôter – les conflits. Alors oui, « cela se compose, se dénoue, se renoue, se condense, s’accumule, forme des noyaux, des lignes, des plis – matière vivante, solitaire et collective, où chaque danseur est mobile dans l’élément mobile », mais le tout sous un soleil de plomb où la performance est plus celle des danseurs d’y résister que la pièce de nous y conduire… Si, comme le suggère l’auteur, Levée des conflits est « une danse-palindrome », c’est à dire « à lire dans tous les sens », une sorte de « canon chorégraphique cherchant l’image d’une utopie », il est sur qu’avec plus de temps et un travail plus approfondi sur les états qui permettent le passage d’un registre à un autre manque à cette version Vénitienne qui n’a sans doute pas atteint tous ses buts. Néanmoins, bien beau d’avoir pu revoir cette petite forme.

La Biennale de Venise et le projet chorégraphique ne serait pas complet sans des ateliers destinés à de jeunes danseurs et de facto c’est souvent à Marina Giovannini qui mène ce travail. Cette année, elle est accompagnée de Chelo Zoppi et Manfredi Perego. Très touchant ce Vita Nova, en trois scènes dans la salle du Conservatoire de Venise. Beaucoup de beaux instants, de la grâce à peu près dans toutes les séquences réalisées avec conviction par douze enfants dont certains jeunes et engagés dans ce travail… un petit moment de grâce qui permet d’espérer dans l’avenir de la danse.

Le reproche, ou le constat dans ces ateliers, c’est un vocabulaire commun, des situations communes à tous, comme si tous les ateliers devaient commencer pareil. Pas de folie d’un groupe à l’autre ou une énergie qui viendrait surprendre. Le mode de transmission du vocabulaire chorégraphique de la danse contemporaine s’académise donc…

L’autre versant de cette Biennale de danse, c’est d’accueillir des spectacles professionnels nationaux et internationaux.

C’est ainsi que vous avons pu découvrir Gabriel Schenker, passé par P.A.R.T.S., l’école fondée par Anne Teresa de Keersmaeker à Bruxelles. On le verra danser plus tard dans la Biennale chez Thomas Hauert. Belle surprise en tous les cas que ce Pulse Constallations sur la musique de John McGuire. Arrivant du lointain, le danseur se place au bord du plateau, au centre. Il développe un mouvement très fluide qui prend peu l’espace. Immédiatement, on pense à des pièces des débuts de Anne Teresa de Keersmaeker, en particuliers à Phase qu’elle rapportera de son séjour aux Etats Unis. Pulse Constallations est une sorte de micro danse avec une folle énergie. Un corps bien encré dans le sol. Des gestes brisés, précis. Cela fait penser à l’entrainement d’un boxeur avec sa corde… petite foulée sur place… Trente minutes qui passent vite et qui restent tout à fait convaincantes. On attend la suite…

Plus décevant ce DBDDBB, un quintette de Daniel Linehan où des onomatopées scandées par les danseurs servent d’arguments sonores au spectacle. La scénographie – et les lumières qui la mette en valeur – est sans doute la chose la plus belle et la moins exploitée du spectacle. Ces longues tiges de métal chromées venant des dessus et ne touchant pas le sol, sorte de tuyaux d’orgue qui prennent la lumière, réverbère et illumine le plateau. Ce mobile à la Calder occupe toute la scène, laissant à la danse une partie congrue… Restera cette scène ou les cinq danseurs à la face entonne une rythmique vocale et des gestes qui font penser aux rappeurs… L’ensemble reste très laborieux voire un peu ennuyeux, dommage.

Francesca Foscarini présentait une courte pièce Back Pack, un solo qui ne pouvait pas ne pas faire penser aux réfugiés qui arrivent sur le continent italien… Dans un faisceau de lumière qui vient de jardin, la danseuse, sac au dos, en silence entre de face et joue de l’ombre chinoise qu’elle provoque en avançant vers le projecteur. Arrivée au terme de son petit parcours, elle vide son sac et étale le contenu sur le sol. Essentiellement des vêtements et un gilet de sauvetage… Elle s’empare de tout cela pour l’enfiler dans une hâte certaine. Se retrouvant affublée de l’ensemble, telles ces femmes sans domicile fixe qu’on peut voir dans les rues, accumulant les couches de vêtements autant pour luter contre le froid que pour garder près de soi son maigre butin. Suivra une course folle, sorte de « sauve qui peut », Francesca Foscarini fini par nous observer, de face. Elle nous regarde fixement et reprend sa fuite en avant… De belles idées dans ce solo. Un message sans doute mais qui apparaît trop vite et trop clairement… Un petit tour dans le studio devrait permettre de résoudre tout cela et donner une belle vie à ce Back Pack/Sac à dos…

Adriana Borriello présentait quant à elle Col Corpo Capisco, un quatuor de femmes où elle est reconnaissable avec sa chevelure blanche, volumineuse qui lui donne une certaine allure sur scène… Un trio tout en noir. Un contre-point de blanc vêtue. La pièce commence avec le rangement de tous ce qui permet un spectacle, projecteurs, fly caisses, échelle, guindes… tout y passe et à vrai dire, c’est un peu long d’autant que plus rien ne fera référence à ce début dans le reste de la pièce… Etrange entrée en matière, donc. La danse est faite de marches en cercle, de moments plus rythmés mais la musique, très présente, nuit au spectacle qui souffre d’un petit défaut de construction. Ajouté à cela une chaleur de bœuf et une présentation tardive… Il faudrait revoir l’ensemble dans de meilleures conditions pour trancher, mais la pièce en l’état déçoit.

Thomas Hauer présentait donc dans le très beau Teatro Piccolo de l’Arsenal son sextuor Inaudible… La première image annonce un spectacle dont les lumières seront centrales, parfois plus intéressantes que la danse… Sur le Concerto en Fa pour piano de Gershwin et celle du Jeu de la mort du Roi de Mauro Lanza, Thomas Hauer, accompagné de ses danseurs – parmi lesquels on retrouve Albert Quesada, présenté lors de cette Biennale et Gabriel Schenker évoqué plus haut. Une vague idée de comédie musicale règne dans le spectacle. Ces line up déjantés dans lesquels les danseurs se jettent seuls ou en groupe peinent à captiver et même si parfois on croit voir dans la danse de Gabriel Schenker des réminiscences du danseur Suisse Foofwa d’Imobilité, longtemps chez Merce Cunningham, cela ne suffira pas à combler quelques défauts de structure et de composition particulièrement symbolisés par une mauvaise fin qui vient trahir un petit manque d’inspiration… mais l’intention était belle et la distribution époustouflante…

Après son atelier, on était pressé de découvrir dans la salle Tese dei Spoppalchi de l’Arsenal, Tiny Extended, le solo Annamaria Ajmone… Dans un décor fait de petits roseaux disséminés sur la scène, elle exécute de petits gestes microscopiques au point de faire et d’apparaître comme un animal aquatique… Les trente cinq minutes paraissent une éternité et l’ensemble, sans être raté, est un peu laborieux avec quelques fulgurances qu’il faudrait sauver. Ce solo mériterait d’être retravaillé pour séparer le bon grain de l’ivraie.

La Biennale ne reculant devant aucune star et pour renouer avec la tradition américaine de la citée lacustre, il fallait présenter Trisha Brown Dance Company… Quatre programmes retraçant le parcours hors norme de cette si attachante chorégraphe permettait de voir d’abord Planes, un trio à la verticale sur un film de Jud Yalkut qui fit date en 1968. Suivra Opal Loop, une pièce dans en silence pour trois femmes et un homme de 1980. Ensuite Locus, un solo de 1975 dans une découpe de lumière qui centre la danse et fait apprécier le mouvement de la chorégraphe et enfin For MG, The movie de 1991. Si les gestes sont précis, d’où vient que, ce soir là, la magie n’opérait pas ? Les danseurs, tous un peu jeune pour avoir bien connu la chorégraphe, exécutent plus qu’ils n’interprètent vraiment cette danse qui demande certes une virtuosité mais un état de détachement qu’ils ne semblent pas encore tous avoir saisis… mais belles images et souvenirs de pièces comme For MG…

Etienne Spaé
à Venise

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