FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC ANGELICA LIDDELL

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70e FESTIVAL D’AVIGNON : ANGELICA LIDDELL, ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA? – 7-13 juillet 2016- 22h Cloître des Carmes – Première le 7 juillet 22h.

Angélica Liddell revient cette année au Festival d’Avignon avec une pièce de théâtre entre tabou, loi divine et cannibalisme. Cette année encore la performeuse et dramaturge espagnole choisit d’exposer sa chair, son sang à la démence. L’auteure met en avant sur scène des conflits éternels et la plupart du temps universels comme le besoin de solitude et d’amour. Pour se mettre un peu dans le bain de ce ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA? qui nous réserve à n’en pas douter des émotions extrêmes dont le cannibalisme et la poésie d’Angélica Liddell ont le secret, on peut citer quelques phrases célestes et déchirantes issues de La Fiancée du Fossoyeur, l’une de ses plus récentes œuvres en date : « Si j’avais la faculté d’avaler des personnes vivantes, de leur triturer les os une fois qu’elles sont à l’intérieur de moi, puis de les recracher encore vivantes, accablées par la douleur… Si j’avais cette faculté, cette nuit j’entrerais dans certaines maisons et j’arracherais les gens à leurs lits tout propres. Ainsi je pourrais dormir plus tranquillement dans mon lit sale. »

Inferno : Que représente le sang dans votre théâtre et votre écriture, a-t-il un lien avec l’amour ?
Angélica Liddell : Le sang est la plus haute expression du sacrifice, il est offrande et transgression contre la loi de la vie. Pourtant, il est inévitablement uni à l’amour, à un dieu, à une idole, à un homme, à l’invisible, et évidemment au rite.

Inferno : L’amour dont vous parlez sans cesse et qui irrigue votre pensée du monde, comme l’illustrent les premières phrases de Épître de saint Paul aux Corinthiens, peut-il être réalisable avec la mêmeintensité et soif d’absolu dans la vie ?
Angélica Liddell : L’amour peut atteindre l’absolu mais uniquement dans un profond déchirement avec la vie.

Inferno : L’amour est-il pour vous une question de vie ou de mort ?
Angélica Liddell : L’amour est seulement une question de mort, et non de vie. L’amour est ce tremblement qui ne vient pas de la conscience mais de l’irrationnel, il donne lieu à la violence qui nous met en contact avec nos émotions. L’amour, et par extension la passion érotique, est seulement une question de mort, dans la mesure où les interdits fondamentaux, depuis la première sculpture paléolithique que nous connaissons, s’appliquent au sexe et à la mort. Et c’est précisément la loi qui fait du sexe et de l’amour quelque chose de sacré.

Inferno : Dans le spectacle ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA? vous abordez le thème du cannibalisme… Selon vous, qu’est-ce qui pousse un individu à avaler un autre individu, comment le cannibale peut-il perdre sa faculté à éprouver de l’empathie pour autrui, est-ce seulement une affaire de faim irrépressible qui pousse un être à commettre un acte pareil ?
Angélica Liddell : La perspective de ce travail n’est pas psychologique. Je ne vais ni faire un documentaire, ni juger un cannibale à partir de la loi de l’Etat, ou à partir du fait de la civilisation ou encore d’un critère psychiatrique, mais plutôt d’un critère poétique. Pour moi le cannibalisme est ce qui nous met en relation avec l’anthropophagie des dieux, mais aussi avec le tabou et sa transgression. Ça n’a même rien à voir avec la conscience, c’est plutôt lié à quelque chose de nerveux, une crainte et un tremblement que nous ne pouvons pas identifier.
Découvrir les mécanismes mentaux de l’assassin ne m’intéresse pas. Je me situe davantage du côté de la fascination et de l’identification à l’assassin. Le crime et la poésie sont deux actes immenses de liberté absolue. Tout naît du même instinct, d’un vide primordial, d’une force originelle, d’un désir fondamental.

Inferno : À votre avis quel goût a la chair humaine ?
Angélica Liddell : Monsieur Sagawa dit qu’à mesure que le cadavre se décompose, la chair devient plus sucrée. Je lui fais confiance.

Inferno : Quelle forme va prendre ce spectacle, la musique et la danse seront-elles présentes ?
Angélica Liddell : J’ai commencé à travailler dessus à Tokyo l’été passé, c’est là-bas que j’ai rencontré des acteurs, et un danseur extraordinaire. Oui, j’aime travailler avec la musique, une musique qui révèle les émotions. Dans ce cas précis la danse et la musique sont importantes au regard de la tragédie, selon Nietzsche la tragédie naît de la joie. Il y a une pièce qui met spécialement en avant le Didon et Enée de Purcell, il y a également un parallèle entre le chant de Virgile et le chant de Qué haré yo con esta espada. Par ailleurs, je ne pouvais pas me passer d’un autre assassin : Carlo Gesualdo, prince de Venosa.

Inferno : Quelles sont les sources d’inspirations de ce projet ?
Angélica Liddell : J’aime particulièrement travailler à partir d’une influence, à partir de l’état de trouble de l’influence, mais parfois je ne sais même plus ce qui m’a influencée, tout se perd dans le chaos de la création. Je peux tout de même dire que Wakamatsu a été très présent par exemple, Giotto et Piero della Francesca également, surtout au moment de composer l’espace. Comme pour Le cycle des résurrections, je me sens protégée par Paradjanov, il ne m’abandonne pas. J’essaie de créer des gravures médiévales, et au plus profond de mon travail se trouvent Hölderlin, Nietzsche, Cioran et Mishima. L’Enéide de Virgile aussi a été un livre essentiel, j’ai laissé ma parole s’imprégner de ce chant immense. Mais au final tout disparaît dans le chaos.

Inferno : Quelles émotions souhaitez-vous particulièrement partager et éprouver cette année avec le public avignonnais ?
Angélica Liddell : Je veux leur rendre le mythique qui nous appartient et qui fait de nous des êtres humains, leur rendre l’effroi et l’angoisse sans lesquels il est impossible de comprendre la nature humaine. Je viens pour détruire le rationalisme, pour rendre l’âme et le sacré à son état primitif. Le rationalisme a corrompu le sacré, il a annihilé l’âme en faveur de la loi d’État et du politique. Pour cela même, nous avons besoin d’un chant qui nous rende notre âme. Enfin, comme Hypérion, je viens faire une guerre pour la nostalgie de la beauté, pour rendre la violence à travers un chant. En tant que civilisation, il ne nous reste pas d’autre solution que d’être résistant face la barbarie. Mais la violence se trouve dans le fond des moments fondamentaux de l’homme : le sexe, la reproduction, la mort. C’est la nostalgie de la tragédie qui me pousse. Je veux leur rendre la fascination que, depuis les temps archaïques, l’homme a sentie pour le sexe et la mort.

Inferno : Quel est le souvenir qui vous a le plus marquée lors de vos Festivals d’Avignon ?
Angélica Liddell : L’été où nous sommes venus avec La Casa de la Fuerza. L’Espagne a gagné la coupe du monde de football. Ce fut une immense joie.

Propos recueillis par Quentin Margne
Traduit de l’espagnol par Laura Vazquez

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