FESTIVAL D’AVIGNON : LES DAMNES, L’HISTOIRE VENENEUSE VECUE EN DIRECT

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FESTIVAL D’AVIGNON : Les Damnés – Ivo Van Hove – Cour d’Honneur du Palais des Papes du 6 au 9 juillet, du 11 au 16 juillet à 22h (sauf le 14 à 23h).

S’il est une entreprise de mise en scène, complexe dans sa conception et limpide dans son résultat, cette nouvelle création du directeur du Toneelgroep Amsterdam dont l’inventivité – sa marque de fabrique – le dispute à un engagement politique sans concession, est bien de celles qui élèvent le théâtre contemporain au niveau d’un art populaire exigeant propre à (r)éveiller l’intelligence en stimulant le(s) sens. Sur fond des années trente et des ravages collatéraux de la montée du nazisme au sein d’une grande famille d’industriels d’outre Rhin, les mécanismes des dérives autoritaristes de nos sociétés gagnées au chant des sirènes d’extrême droite trouvent là une illustration en actes ayant valeur d’antidote au poison distillé par la peste brune qui rôde jusque dans nos campagnes.

Aucune allégeance au goût du temps de répondre conformément aux attendus induits par les diktats des tenants des technologies nouvelles dans l’art théâtral, aucune facilité dans l’emploi de la vidéo, filmée et projetée en live. Si en ouverture une bande d’images déroulantes « annonçant » l’identité des protagonistes du théâtre en jeu est projetée sur le grand écran qui sert de décor, cela répond à une exigence de lisibilité de ce maelstrom digne des Atrides. Si des images d’archives sont projetées pour « inviter » en direct sur le plateau l’incendie du Reichstag à Berlin, les autodafés de livres d’écrivains juifs, marxistes ou pacifistes, la nuit des longs couteaux durant laquelle les SA (Sections d’Assaut) furent liquidées par les SS (Sections Spéciales), ou encore le camp de la mort de Dachau, c’est pour immerger le spectateur dans le contexte historique qui prend alors valeur de mythe ; le mythe étant à considérer comme le réceptacle de la conscience éveillée des peuples.

Quant aux captations – suivies de projections – par un caméraman qui suit « hors champ » les personnages, elle répond à une trouvaille à haute valeur signifiante. En effet elles constituent une mise en abyme « imagée » de ce que la grande Histoire, qui se déroule sur le plateau, doit aux petites histoires vécues dans les coulisses par les protagonistes, filmés en direct alors qu’ils se préparent à « entrer en scène ». Le tout librement exposé à l’œil du spectateur, le plateau central couvert d’un tapis orange vif étant prolongé par les coulisses à découvert côté jardin où les acteurs-personnages vivront leur vie (filmée en live)… en attendant leur entrée sur le plateau.
Cette mise en images des vraies fausses coulisses ne pouvait mieux servir le propos : si les névroses individuelles et les rapports tant sexuels que de lutte pour le pouvoir (avatars des mêmes processus à l’œuvre en chacun) n’avaient pas préexisté, la face de la grande Histoire s’en serait trouvée changée. Le contexte géopolitique de l’Allemagne d’alors étant à prendre comme l’allumette mettant le feu aux poudres chez des individus travaillés (au sens étymologique de « soumis aux tourments de la torture ») par des pulsions dévorantes.

En effet comment ne pas « voir » que les jeux de Martin von Essenbeck avec les petites filles, jeux qui se prolongent hors la vue des spectateurs mais qui sont restitués en temps réel par vidéo, ou encore l’attirance répulsion névrotique qu’il a pour le corps de sa mère qui lui ouvre ses cuisses, ne sont pas la fabrique des accès de pouvoir qui seront les siens ? De même la débauche des SA se roulant nus – certains revêtus de quelques effets féminins – dans les flaques de bière dégurgitée, scènes orgiaques « ordinaires », dévoile les frustrations intimes des tenants d’un ordre social autoritaire.

Autre invention d’une efficacité « parlante ». A chaque mise à mort des membres de ce jeu de massacres organisé, correspond le même rituel. Chaque « perdant » sera conduit par des hommes en noir vers un échafaud dressé côté cour et se glissera dans un cercueil où, le couvercle refermé, apparaîtra en gros plan son visage déformé par des cris muets que le monde ne peut entendre, sourd qu’il est à la tragédie qui se joue devant ses yeux.

Ainsi successivement c’est le Baron Joachim von Essenbeck (directeur des aciéries Essenbeck et assassiné par les siens pour n’avoir manifesté aucun enthousiasme pour le pouvoir nazi), la petite Lisa (une enfant juive retrouvée pendue suite aux « jeux sexuels » de Martin), Elizabeth Thallman (mari d’Herbert, le dissident aux idées humanistes), Konstantin von Essenbeck (SA devenu encombrant pour les SS), Herbert Thallman (l’idéaliste en fuite), Friedrich Bruckmann (l’ambitieux deux fois criminels) et Sophie von Essenbeck tous deux unis par un simulacre de mariage qui seront menés dans leur cercueil. Et pour accompagner ces six rituels rigoureusement identiques qui résonnent comme le leitmotiv des forces d’anéantissement « libérées » par le national-socialisme, un homme viendra verser leurs cendres dans une gigantesque urne située en bord de plateau.

A chaque répétition de ce même rituel, la lumière « éclairera » de manière crue les gradins du Palais des Papes où les spectateurs filmés – qui, à leur corps défendant, font donc désormais partie qu’ils le veuillent ou non de cette Histoire criminelle – apparaîtront en surimpression sur le grand écran tandis qu’une musique assourdissante crèvera les tympans.

Cette « célébration du mal » où les perversions individuelles (la sexualité n’est ici présente qu’au travers de ses avatars – désirs de puissance, désirs incestueux et pédophiles) sont exaltées par la montée du nazisme qui « décomplexe » jusqu’à plus soif, trouve son point d’orgue dans la scène finale. Auparavant le survivant Martin (incarné superbement par le jeune comédien Christophe Montenez à la hauteur de Denis Podalydès, Guillaume Gallienne et tous les autres animés par la même énergie électrique) se sera saisi de l’urne pour enduire son corps et sa tête des cendres recueillies, pendant qu’apparaîtront sur l’écran les corps alignés des victimes livrées à leur nudité.
Un moment essentiel de théâtre-réalité où les fictions se cognent aux vérités historiques pour créer les conditions d’un saisissement de sens incluant le spectateur au processus artistique. En effet, loin de plagier Les Damnés de Visconti, Ivo van Hove s’est inspiré de l’esprit du maître du cinéma italien pour proposer à son tour un objet théâtral qui fera date tant pour l’originalité de sa forme que pour les échos qu’il entretient avec la montée des nationalismes d’extrême droite. 1933 et 2016, deux époques particulières qui suscitent les mêmes craintes, deux créateurs se saisissant chacun de leur art pour rendre sensibles les enjeux politiques au travers de formes poétiques qui sont les leurs, et in fine, un même sentiment de réussite.

Yves Kafka

Photo Audrey Scotto

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