FESTIVAL D’AVIGNON : RENCONTRE AVEC LE COLLECTIF FC BERGMAN

Het-land-Nod

FESTIVAL D’AVIGNON : RENCONTRE AVEC LE COLLECTIF FC BERGMAN – Le Pays de Nod – 13-23 juillet – Parc des expositions – 17h & 22h.

Accoutumé aux espaces monumentaux et aux créations in situ, le groupe flamand FC Bergman ne déroge pas à ses habitudes avec Le Pays de Nod présenté au Parc des expositions audans le Festival d’Avignon. A la différence que cette fois leur création in situ est transportable par camion et peut s’installer hors site. Placé sous le signe de l’« indiscipline », FC Bergman invente sa propre catégorie disciplinaire, se disant plus « faiseurs » qu’acteurs, constructeurs de lieux et d’images en plein cœur des espaces urbains.

Inferno : Vous construisez souvent des décors monumentaux pour vos créations, quel est votre rapport théâtral à l’espace ?
FC Bergman :
Le Pays de Nod est directement inspiré d’un lieu existant, le musée des Beaux-Arts d’Anvers, un espace abandonné depuis quelques années car en reconstruction. Les seules œuvres que le musée renferme sont de gigantesques toiles de Peter Paul Rubens. Nous avons construit le décor entièrement afin de recréer le lieu à l’extérieur du lieu. C’est une copie exacte aux détails près, envisagée comme un lieu où l’on peut s’abriter et se sentir protégé. Le lieu devient le sujet voire le protagoniste de la pièce. Le spectateur entre dans l’espace du musée reconstitué, dans l’enceinte des quatre murs ; l’espace du public n’est pas séparé de celui des acteurs qui se trouvent ensemble dans un huis clos à l’abri du monde extérieur. C’est une scène à 360°. Il s’agit de trouver la consolation dans l’espace métaphorique qu’est le musée, isolé des violences extérieures certes mais pas totalement, car l’extérieur trouve toujours une faille vers l’intérieur. Le musée est alors à la fois un lieu protecteur et un tombeau.
Nous aimons construire des spectacles in situ, pensés pour le lieu même, c’est aussi bien un travail de construction que de performance, grâce auquel nous plaçons le public en dehors des conditions habituelles de spectacle.

Vous avez donc conçu l’espace comme un lieu de repli, en opposition au monde extérieur. Qu’est-ce que cela signifie dans ce travail ?
L’entrée dans le musée se fait par une arche, il est une sorte de vaisseau de bois gigantesque dans lequel les gens paraissent minuscules. Les spectateurs deviennent des visiteurs du faux musée. Le rapport à l’espace est éloigné du concept auquel on est habitué au théâtre, l’entrée même dans l’espace de la performance tient du processionnel et du rituel. Il y a une séparation radicale avec le monde extérieur, et une fois à l’intérieur il n’existe plus de séparation entre la scène et la salle puisque la salle est la scène même.

Le Pays de Nod s’inspire d’une histoire de la Genèse qui raconte comment Nod a été banni de ses terres et se retrouve à errer sur la terre sans but. Le mot Nod (נוד) est la racine hébraïque du verbe « errer » (לנדוד). À l’extérieur c’est la lutte de l’humanité pour sa propre préservation ou rédemption peut-être. Le musée sert de « panic room » (salle de panique), de lieu de retranchement. Il s’agit d’entrer ici comme on entrerait dans un abri anti-bombes.

Ce lieu où l’on cherche protection ou asile peut être un pays, un continent ou une idée, cela peut tout aussi bien être un espace métaphorique. On préfère laisser au public la possibilité de chercher sa propre métaphore, le sens des images créées n’est jamais fixé. L’espace est plus sensoriel que narratif. Chacun peut y voir ce qu’il veut voir et de là inventer sa propre histoire. Il n’y a pas de chronologie fixe dans Le Pays de Nod. Le spectacle est conçu comme une plongée dans une symphonie d’images.

Que se passe t’il alors au pays de Nod ?
Il y a 6 personnages. Deux d’entre eux sont les gardiens du musée. Il y le restaurateur qui a pour mission de sortir les trois dernières peintures de Rubens de la salle du musée, mais l’une d’entre elle est trop grande pour passer par la porte. Cette mission devient presque une quête héroïque pour ce personnage : il faut absolument sortir la peinture du lieu. Les trois autres personnages sont des visiteurs qui se promènent sans but. Ils sont perdus dans le monde qu’ils se sont créés pour eux-mêmes. Il y a une réelle mise en abime avec ce groupe qui se crée un monde dans un monde, à l’abri, au cœur de tout et en même temps séparé, hors du temps réel. Le musée tombe en ruine. Il y a comme une qualité humaine à ce lieu qui tente de résister à la pression extérieure, aux violences et au temps qui passe. C’est presque un lieu sans âge. Finalement Le Pays de Nod questionne ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Car on aime les situations réelles et les espaces réels mais ici, en reconstruisant entièrement le lieu, nous jouons avec la question de ce que peut être le réel. L’entrée au pays de Nod, cette marche sous l’arche, révèle au spectateur les coulisses du faux décor dans lequel il pénètre mais une fois à l’intérieur, l’illusion est réelle et véritable. La salle est une copie conforme du musée, jusqu’à la peinture du Rubens.
On aime l’ironie que contient cette impossibilité de sortir le Rubens de l’espace. C’est une quête impossible. La peinture est un grand Christ en croix, symbole de notre culture, de notre héritage catholique et symbole de notre foi en la religion et de notre morale très présente. Les trois visiteurs arrivent de l’extérieur, ils sont modelés par cette religion et cette morale judéo-chrétienne. Ils portent en eux le poids du crime et de la punition auquel ils tentent d’échapper en entrant dans le musée. Mais il semblerait qu’il est impossible de sortir la religion de l’espace, littéralement. C’est un symbole qui NE VEUT PAS sortir et qui nous regarde, ou plutôt nous jauge, de haut.

Pouvez-vous me parler de votre nom et de l’histoire de votre groupe ?
C’est un peu une folie de jeunesse. Il y a 10 ans on devait trouver un nom, on était dans un bar et sur le comptoir il y avait un journal ouvert sur un article qui annonçait la mort du réalisateur Bergman. « Bergman » en suédois ça veut dire
« l’homme de la montagne », c’est un peu comme la métaphore de notre travail, cette image d’un homme dans l’effort qui grimpe une montagne. C’est une action qui, pour nous, n’a pas de sens ni même de but. C’est la vision d’une solitude. C’est un peu la métaphore de notre théâtre, ou disons de notre utilisation du théâtre. Peut-être que tout est inutile au final, et que la seule chose qu’on tente de faire dans cette vie c’est de lui donner du sens. Mais cette discussion va trop loin…

Êtes-vous d’accord avec l’appellation d’artistes indisciplinés ? Comment définissez vous votre pratique ?
Nous venons tous d’écoles de théâtre donc on peut dire que nous sommes des artistes de théâtre mais nous ne travaillons pas comme un collectif. C’est-à-dire que nous ne nous considérons pas comme un groupe d’acteurs qui crée et prend ses décisions comme un collectif. Nous n’avons pas créé un répertoire de pièces comme ces compagnies des années 90, qui ont d’ailleurs renouvelé la manière de faire du théâtre à leur époque et qui ont été nos professeurs pour certains. Nous nous considérons dans une esthétique différente, nous ne sommes pas des acteurs mais plus des faiseurs, ou des fabricants / artisans qui mettons tout en question, la scénographie en premier lieu. Trois d’entre nous dirigent et construisent la dramaturgie des spectacles, les trois autres sont plus des techniciens qui construisent l’espace.

Propos recueillis par Moïra Dalant

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