FESTIVAL D’AVIGNON : LA RIVE DANS LE NOIR, A LA RECHERCHE DU BESTIAIRE ARCHAÏQUE

la rive

La Rive dans le noir: une performance des ténèbres / Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon / du 8 au 14 juillet à 18h (relâche le 11).

La Rive dans le noir : à la recherche du bestiaire archaïque

Un monde naît sous nos yeux, un monde sensible, obscurément lumineux qui trouve sa source au-delà de tous lieux et de toutes époques dans des territoires oubliés envahis par les friches, à l’endroit (é)mouvant où les « ombres errantes » – celles libérées par les notes volatiles de François Couperin ouvrant cette « performance des ténèbres » – n’en finissent pas de hanter l’auteur de Medea. Dans le cocon de la semi obscurité de ce non-lieu propre à susciter l’avènement de tous les possibles et d’absoudre le présent du poids des morts qui font et défont les existences, le spectateur invité sur l’autre rive contemple une étrange cérémonie chamanique.

Le prêtre a pour nom l’immuable Pascal Quignard que l’éternel pull noir à encolure en V lui servant depuis longtemps de seconde peau disposait « naturellement » à prendre place parmi les oiseaux de ce bal nocturne. Son regard bleu tranchant transperce la nuit pour y faire ressurgir « les choses qui ont blessé son âme ». La vestale qui l’accompagne, sa complice au théâtre, Marie Vialle dont le charme immanent irradie l’espace compose avec lui un fascinant ballet aux échos ésotériques. Deux officiants indissolublement liés pour une même célébration située entre méditation transcendantale et exorcisme. Sans cette union, rien ne pourrait advenir, la recherche du sens perdu serait lettre morte car, tant pour l’auteur du Dernier Royaume que pour le chamanisme, « il y a celui qui s’en va dans la transe et celui qui reste et qui permet à l’âme qui a voyagé de revenir ».

Après que Pascal Quignard eut inscrit par un jeu d’ombres et lumières projetées sur le fond de scène – « l’autre scène » des psychanalystes – l’homme à tête d’oiseau au bec pointu des grottes de Lascaux et, en vis-à-vis, le hibou grand-duc trouvé dans la grotte Chauvet, deux archétypes qui renvoient aux correspondances secrètes entre l’espèce volatile et l’homo sapiens, Marie Vialle vêtue de son grand voile blanc de vestale fait son entrée côté jardin… Et « ce fut comme une apparition »…

Juchée sur un piédestal qui lui sert de perchoir, elle va longuement s’essayer à pousser les cris aigus, mélodiques, discordants, saccadé d’une myriade d’oiseaux et ce, avec une telle énergie, une telle conviction animale que l’on en vient à douter qu’elle ne fût elle-même devenue ces volatiles. Pascal Quignard ce faisan(t) la couve des yeux… La magie opère. Régressant à l’aube de l’humanité, à l’époque où les fresques ornaient les parois des grottes, les images se précipitent, le travail de mémoire est enclenché. Par associations libres, le passé va pouvoir se recomposer ; le temps de l’inconscient ne pouvant être celui du parfait il procède par déplacements métaphoriques pour avancer masqué.

En effet que ce soit au travers d’une histoire d’un aigle qui enlève dans ses serres un poulain sorti du ventre de sa mère morte, ou d’autres péripéties animalières mettant en jeu l’enfance et la mort, l’adresse du message est clairement énoncée par la vestale : « Tu es le petit garçon , je suis ta grand-mère ». Les liens entre le contenu manifeste du conte et son contenu latent étant « parlants », le chaman en écho énoncera : « Ma mère est morte ». Ce qui était frappé de forclusion, est projeté violemment dans le présent. L’abandon qui avait failli lui être fatal, plongeant le petit d’homme dans un mutisme le coupant du monde, est désactivé de sa charge négative et l’homme-oiseau peut déployer ses ailes.

Et comme pour signifier que le monde du refoulé entretient avec le monde de la réalité des rapports poreux, de même nature que ceux que le monde des humains entretient avec celui des animaux , de vrais oiseaux dressés – un grand-duc et un échassier noir – vont envahir la scène livrant une chorégraphie animalière de haut vol. La ligne de partage entre humains et oiseaux, entre humains et animaux, est abolie et la vestale en transe criera sa haine de ceux qui mangent des escargots ou clouent des chouettes sur les portes, déni outrageux de la proximité qui les unit à eux.

Au contact de la médiation entre les êtres humains et les esprits de la nature, la mémoire saturée d’émotions enkystées, va se déplier pour laisser surgir des mots sortis des ténèbres. « L’enfant était seul à manger. Il refusait de s’alimenter. C’était une petite table dans le noir » (la même table qui sert aujourd’hui de table de travail à l’écrivain). Ou encore, c’est le corps qui va parler pour crier sa haine à la mère défaillante : la main sur le ventre de la vestale à terre, incarnant là un substitut maternel, il criera : « Non ne me touche pas. Ne m’embrasse pas. Près de mon oreille, là où quelques cheveux subsistent encore, prononce une fois mon prénom sans mordre ».

Traversée des temps immémoriaux et personnels, mise en abyme de l’alliance ancestrale hommes-oiseaux, cette fable poétique se clôt sur un message vidéo mettant en jeu Olivier Messiaen et Yvonne Loriot au piano pour l’interprétation de Catalogue d’oiseaux dédié aux volatiles, ces drôles d’oiseaux de qui ont à tant à apprendre.

De ce voyage au cœur des ténèbres de la nuit profonde, de cette régression jusqu’aux origines (le cri des oiseaux peut renvoyer au Cri Primal d’Arthur Janov), on ressort bouleversé comme un naufragé échoué sur le rivage et en quête de sens. C’est qu’il ne peut être innocent d’avoir mis, une heure un quart durant, nos pas dans ceux de Pascal Quignard qui, assisté de sa complice, a remis en jeu sans qu’il n’y paraisse les deuils à dépasser – pour lui, celui de Carlotta Ikeda, la danseuse de butô (danse des ténèbres) de sa Medea et celui beaucoup plus violent d’une mère abandonnante.

Touché par la fulgurance poétique de cette œuvre esthétique portant en elle une inquiétante étrangeté – objet artistique échappant à toute typologie repérée ; ce n’est ni un récit, ni une autobiographie, ni un essai philosophique sur l’évolution de l’espèce en lien avec le règne animal, ni un essai de psychanalyse appliqué, ni un traité de chamanisme, ni un théâtre animalier, ni un théâtre musical – pour peu qu’il s’abandonne à un lâcher prise salutaire, le spectateur ressort sous le charme du chant des sirènes diffusé par ces « Ombres errantes ». Les tableaux, renoués les uns aux autres, prennent sens et délivrent une pensée « sauvage » dont le vagabondage conduit vers la liberté recouvrée.

Yves Kafka

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