LA BÂTIE, DERNIERE SEMAINE, PIECES CHOISIES : MILO RAU, THEO MERCIER & FRANCOIS CHAIGNAUD

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Genève, correspondance.
La Bâtie-Festival de Genève, dernière semaine, pièces choisies.

Le festival de la Bâtie s’est achevé, deux semaines très denses, posant bien souvent l’embarras du choix. En jetant un regard rétrospectif, on est frappé tout de même d’une assez belle construction interne du programme. Un départ flamboyant avec le concert de John Adams au Victoria Hall et un final qui l’est tout autant avec la dernière création d’Alain Platel au BFM. Entre les deux, une programmation plutôt sombre, des sujets qui parlent de sociétés à la dérive, tant physiquement que moralement. Peut-être est-ce un hasard qui a fait que les pièces plus joyeuses ou optimistes comme Shooting Stars de Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, ou Remote Libellule de Rimini Protokoll n’étaient pas sur mon parcours.

Dernière semaine, 3 spectacles sur mon agenda. Five Easy Pieces de Milo Rau, Radio Vinci Park de Théo Mercier et François Chaignaud et Nicht Schlafen d’Alain Platel. Biodiversité de l’art contemporain.

Ce n’est pas sans hésitations que je suis allée voir Five Easy Pieces. Crainte du voyeurisme certainement, pour une pièce qui, non seulement prend comme prétexte l’affaire Dutroux mais en plus, fait jouer des enfants. J’ai tout faux, Milo Rau a très délicatement emballé son propos en mettant beaucoup de distance entre l’histoire de Dutroux et ce qui est mis en scène. Par la grâce de l’enfance ou d’une certaine innocence, le truchement d’une mise en abîme du théâtre dans le théâtre, des allers-retours entre présent et passé, entre le monde des adultes et celui des enfants, les questions qu’il pose, que les enfants se posent, nous sommes aux antipodes d’une complaisance morbide. Des tragédies sont débusquées sur scène. Que signifie être parent d’un meurtrier ? A quoi pense-t-on quand on est séquestré, quand on a la conviction intime d’être condamné à mourir ? Que signifie la maladie ou la mort quand on est un enfant? Qu’est-ce que cela veut dire « être quelqu’un d’autre »? Les jeunes acteurs du Campo, le Centre d’art gantois sont épatants, et malgré des passages éprouvants (les « lettres » adressées à ses parents par une petite recluse abusée) on les sent irradier le plaisir de jouer. Dans un entretien réalisé avec le dramaturge Stefan Bläske, Milo Rau explique pourquoi Five Easy Pieces est une histoire de la Belgique, comment ce pays partagé s’est révélé avec l’affaire Dutroux dans une identité qui s’est créée autour, ou plutôt contre lui. Five Easy Pieces est d’abord le titre de 5 morceaux pédagogiques composés par Stravinski il y a cent ans pour apprendre le piano à ses enfants. En reprenant ce titre, Milo Rau est explicite sur le processus de questionnement sur le théâtre en oeuvre dans cette pièce.

Radio Vinci Park, Matador version Moto. Radio Vinci Park est le nom choisi par le premier exploitant de parkings européen pour sa station de radio. Une station qui doit diffuser une musique raffinée, et rassurante, à un niveau sonore tel qu’il ne puisse couvrir les bruits de pas. Vouloir rassurer sans que la vigilance puisse être trompée, déjà flippant. Alors, Théo Mercier a conçu le titre Radio Vinci Park, parce que la pièce est née dans un ancien parking, la Ménagerie de Verre, sur commande de Marie-Thèrèse Allier sa directrice et qu’elle est pensée pour être jouée dans les parkings . Cela commence par un préambule musical, un concerto de notes hystériques dans une salle d’attente. Il s’agit moins des partitions que du timbre l’instrument. Question de goût, pour moi le clavecin est hystérique de nature. Mozart, Vivaldi, le son titille et agaçe les nerfs, s’accordant d’ailleurs parfaitement avec la pianiste aux cheveux vénitiens moulée dans le cuir noir. L’ambiance est posée, un petit côté caricatural, boite à musique et frénésie de pantin, un soupçon de Casanova fellinien. Des chaussures à talon et un bouquet de rose rouge trainent en évidence dans le bureau adjacente, derrière les baies vitrées. Une porte ouverte donnant sur l’obscurité happe le public, attire irrésistiblement hors de cette antichambre. Le public se déplace vers cette béance sombre qui suinte l’essence et le mystère. On se croirait dans un conte de fée, ceux- ci ayant toujours leur part de monstruosité quand le personnage se dirige, consentant vers sa part sombre, à la rencontre du loup et de son fantasme. Derrière la porte il y a l’arène, les barrières, un motard ganté et casqué et l’odeur de l’essence qui envahit les narines. Le public se presse contre les barrières de métal, les mêmes que celles anti manif ou lorsque les taureaux sont lâchés dans les rues. En noir, l’homme et la moto, aussi impassible l’un que l’autre, le plus saisissant étant peut-être ces mains nonchalammant posées à l’avant, dans une décontraction effrayante. Objet de désir, de fascination et de mort. Quand François Chaignaud arrive, drag queen aussi sublime que grotesque on est d’abord pris d’un fou rire devant cette confrontation énorme, sans complexe qui annonce d’emblée le sort du personnage. Mais celui qui va se livrer à une parade amoureuse digne des oiseaux les plus fous, une performance aussi lyrique que physique, un entêtement admirable, farouche et désespéré emporte vite nos a priori. Chaignaud est grandiose, alors du cirque peut-être, comme au temps des romains et nous, public sommes bien renvoyés à notre rôle de bête qui a besoin d’être repue de jeux et de sang.

« Nicht Schlafen » d’Alain Platel (prochainement sur vos écrans !)

ildiko Dao,
à Genève
.

Visuel : Mercier Chaignaud ©Pascal Greco

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