ALAIN PLATEL, « NICHT SCHLAFEN » LA BÂTIE GENEVE

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Genève, correspondance.
Alain Platel, Nicht Schlafen. les 16 et 17 septembre, La Bâtie-Festival de Genève

Platel est un seigneur à la Bâtie, et cet honneur lui vaut d’être régulièrement programmé au BFM, Bâtiment des forces motrices, ce vaisseau industriel posé sur le Rhône. C’est donc là que Nicht Schlafen, sa dernière création a clos le festival. Nicht schlafen, Ne pas dormir… Ce titre est-il une mise en garde? Et contre quoi ?

Alain Platel et Steven Prengels font référence aux ouvrages de l’historien Philipp Blom, tout particulièrement « Der taumelnde Kontinent. Europa 1900-1914 » qui décrit les années précédant la Première Guerre Mondiale, une période d’incertitudes et tensions sociales, contemporaine de Gustav Malher. De cette lecture Alain Platel dit « Tout ce que je lis ces derniers jours à propos de Donald Trump ou d’Erdogan, de la terreur de Daesh, du Brexit et du nationalisme partout en Europe, présente de nombreuses parallèles inquiétantes avec l’époque à laquelle vivait Mahler« . Voilà pour l’avertissement.

Pour Prengels, qui signe la composition et direction musicale, Malher, tel un sismographe, enregistra les tensions souterraines de son époque, les traduisant par une composition d’un romantisme tardif, tout en contrastes et ruptures, mélange d’inspiration folklorique, militaire et funèbre. Platel dit avoir puisé son inspiration autant dans le contexte politique et social de l’époque que dans la musique de Malhler dans laquelle il trouve « La nervosité et l’agressivité, la passion et le désir d’une harmonie perdue » qu’il cherche à exprimer dans cette pièces. Plus, il voit une similitude entre le sampling musical du compositeur et son propre processus de création. Cela donne notamment lieu à une interprétation de la symphonie N°6 dite « Tragique » sous formes de sonnailles, ou encore des échos entre musique classique et chants pygmés interprétés par les chanteurs congolais Boule Mpanya et Russell Tshiebua, également présents comme danseurs. Une pincée de Bach avec “Den Tod niemand zwingen kunnt” (personne ne peut forcer la mort) quand même, « parce qu’il se glisse dans mes pièces comme Hitchcock dans ses films » explique-t-il. Enfin, une dernière source sonore, surprenante comme il est coutumier, un mélange de ruminations, borborygmes et souffles, un enregistrement de vaches endormies. Voilà pour la musique.

Sur la scène, des hommes, une femme, neufs personnes. Des noirs, des jaunes, des blancs, des petits et des grands, des maigres et des costauds. Un condensé d’humanité. Des couleurs de peaux qui ressemblent à des couleurs de terre, qui ressemblent à cette toile de jute immense, comme une falaise trouée, un refuge troglodyte, un mur auquel l’éclairage donne parfois une beauté de paravent de bronze et d’ombres. Cette toile fait partie de la scénographie de Berlinde de Bruyckere, compatriote de Platel. L’artiste flamande dont les thèmes sont inlassablement la condition humaine, la mort et la transformation cite Ovide, Cranach l’ancien, Bosch ou Pasolini comme référence. Le corps humain et le cheval sont les deux figures, ou plutôt les deux matériaux récurrents de son travail.

Pour les humains, rarement la chair fut plus omniprésente que dans ses oeuvres : blême et cireuse comme le sont les chairs mortes, avec cette translucidité qui fait deviner le muscle, les tendons à vif, la graisse, et quelques trainées rosâtres, vestige d’une vie sous la peau. Parfois traitée en pièces de boucherie, amoureusement disposées: sur plateau, accrochées ou pendues, des natures mortes dans tout les sens du terme. Parfois traitée en reliques : dans un laboratoire d’anthropologie ou un cabinet de monstruosité. Ces chairs exsangues inspirent une fascination mélancolique, mélange d’empathie et de répulsion. Alors, dira-t-on : »Quel rapport avec Alain Platel dont les pièces sont au contraire pleine de vie? » La chair avant tout, la violence et la vulnérabilité de la vie et des hommes. Une philanthropie aussi, expansive chez Platel, anatomique et conservatrice chez de Bruckeyre, compassionnelle chez les deux.

Pour les chevaux, Berlinde de Bruckeyre a commencé à les employer comme matériau en 1999 lorsqu’un musée flamand lui commande une représentation de la guerre. Ses recherches sur la première guerre mondiale lui font découvrir des photos saisissantes de chevaux surpris par la mort, dans des crispations inattendues. Plus violents, plus absurdes que les cadavres humains, ces corps deviennent la métaphore de la mort, puis plus largement de la condition humaine. Dans Nicht Schlafen, cette condition s’incarne dans le corps de 3 chevaux jetés sur un plateau, les jambes tendues comme dans un ultime soubresaut, la tête défaite, qu’un humain charitable viendra couvrir d’un bandeau. Une masse à la peau luxuriante sur laquelle lequel les humains grimpent, un abri vers lequel ils se pelotonnent, un exutoire sensuel ou sexuel, qui appelle la caresse. A la fin du spectacle, Boule Mpanya et Russell Tshiebua ont raconté leur travail avec les chevaux. Afin que les danseurs puissent apprivoiser cet élément de la pièce, Alain Platel les a fait côtoyer des animaux vivants, passer des journées à chevaucher, afin de sentir physiquement la nature du cheval. Ils ont également été conviés dans l’atelier de Berlinde de Bruckeye à voir la manière dont elle reproduit à l’aide de moulage et polyester la charpente des bêtes, ne conservant que la peau et les crinières d’origine animale. La familiarité des chevaux a influencé leur manière de danser, de se concevoir et déplacer en groupe sur scène.

Nicht Schlafen est une pièce à l’esthétique picturale et religieuse. On songe particulièrement au Radeau de la Méduse dans l’abandon des corps, leurs enchevêtrements, et ces couleurs sourdes, lambeaux d’étoffes et de chair, ou encore à la passion et à la descente de croix du Christ…Des mouvements chorégraphiques qui ressemblent à des tableaux allégoriques. Des improvisations aussi, comme à l’accoutumée, ici particulièrement longues. Celle du combat du début visant au dépouillement des frusques de chacun. Des personnages qui se cherchent et s’agressent sans raison, comme une illustration de l’absurdité de la guerre. Enfin la longue improvisation finale où les danseurs ayant poursuivi chacun leur chemin et construit leur langage personnel se retrouvent pour prendre la pause. Il vaut la peine de rechercher les extraits choisis par Platel et Prengels, pour comprendre à quel point Nicht schlafen se déroule de manière narrative et symbolique. De « Cesse de trembler », à la Symphonie n°2 dite  » Résurrection », en passant par « Ô Homme », « la Mort », le Chant de nuit, « Plein de quiétude »… Platel colle à la musique.

Alors l’histoire ? Nicht schlafen est une histoire de tribu, un conte. Il pourrait commencer comme ceci : » Il était une fois les hommes … ». Et il est tentant de considérer que « Hör zu beben, Bereite dich zu leben … » du poème de Malher , »Cesse de trembler, Prépares toi à vivre…  » en est le message subliminal.

Ildiko Dao,
à Genève

Nicht Schlafen est en tournée les 23-24 septembre à Turin,27-28 à Lyon, le 30 à Saint Etienne, les 4 et 5 octobre à Marseille , etc etc.
Liste complète des dates: http://m.lesballetscdela.be/fr/projects/productions/nicht-schlafen/playlist/

Image @ Pascal Greco

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Comments
One Response to “ALAIN PLATEL, « NICHT SCHLAFEN » LA BÂTIE GENEVE”
  1. Magnifique critique, quel plaisir de lire une si belle écriture au service de la danse.

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