A BORDEAUX, DELPHINE DELAS LIE DURAS A UNE DISPARITION ANNONCEE

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Delphine Delas, « Belcier, ce quartier-là », projet d’art urbain pour zone en voie de disparition.

Lorsque le street art semble subvertir ses propres fondements en partant à la recherche d’une mémoire liée à l’Indochine des années 30, mémoire étayée par les apports auto-fictionnels d’une figure reconnue de la littérature (Marguerite Duras), et ce sous le sceau du cautionnement des très officiels Bordeaux Métropole, DRAC et Ministère de la Culture et de la Communication, on pourrait se demander si – comme Faust qui avait vendu son âme au diable pour tenter de résoudre l’aporie à laquelle sa pratique artistique le conduisait – le street art n’allait pas y perdre son âme qui, par essence, est d’être « underground », corrosive, hors de tous clous institutionnels.

L’hypothèse à peine effleurée de se faire « récupérer » décroche un large sourire à la jeune plasticienne Delphine Delas qui s’empare à bras le corps de son projet (en rien « une commande, avec cahier des charges à l’appui ! », tient-elle d’emblée à préciser) pour partir à la recherche d’un territoire oublié voué à sa disparition prochaine tant, dans ce quartier de Belcier qui jouxte la gare Saint-Jean à Bordeaux, l’appétit vorace des promoteurs immobiliers est aiguisé par la perspective de mise en service courant 2017 de la ligne à grande vitesse reliant la capitale de la Nouvelle Aquitaine à Paris en seulement deux petites heures. Une manne qui transforme cet espace urbain naguère dévalorisé en Eldorado convoité par la finance. C’est cette zone en sursis que l’artiste va se réapproprier de manière éphémère pour en faire le lieu d’une « exposition » à ciel ouvert.

Son projet est parti d’une énigme posée par la présence de trois rues dont les noms, Saïgon, Son Tay, et Bac Ninh, sont chargés d’un passé historique dont on ne trouve – hormis eux – plus aucune trace aujourd’hui. Renseignements pris, il semblerait qu’aux alentours de 1930 une forte communauté indochinoise ait vécu là, à la lisière de Bordeaux, avant d’être « déplacée » à l’écart de la ville. Déjà, à l’époque, on pratiquait le déplacement de population comme en 2016 où les perspectives de « réhabilitation » du quartier font flamber le prix des loyers en excluant les plus démunis qui jusque-là trouvaient à y vivre.

Convoquant quatre formes différentes traversées toutes par le désir poussé jusqu’à l’obsession de « projeter » ce passé fuyant qui n’arrête pas de passer, l’artiste n’a de cesse de capter les traces de ce qui est menacé de forclusion par une société avide de façades policées respectables, pour les faire vivre – ces traces – sur les murs d’un quartier destiné à une disparition imminente.

La restitution de ce travail artistique de près d’un an a débuté fin août, à la nuit tombée, par un mapping video (fruit d’une collaboration entre Delphine Delas et Nicolas Louvancourt, vidéaste) projeté sur les fûts de deux immenses châteaux d’eau appartenant à la SNCF et appelés à être détruits à la toussaint prochaine. En même temps que les dessins à l’encre de chine représentant des visages d’Indochinois, des portraits d’hommes en casques coloniaux, les yeux de Duras, des croquis d’elle et de sa famille, venaient interférer des photos de l’écrivaine et des scènes filmées évoquant l’Indochine des rizières, celle des villes aussi avec les palanches des porteurs ambulants à l’extrémité desquelles étaient suspendus deux plateaux alourdis de fruits ; le tout recréant l’atmosphère de l’Indochine des années coloniales, terre de la jeunesse de Marguerite Duras ainsi « projetée » à notre époque.

Durant toute la projection, les phares – réels – des voitures bordelaises, balayant au loin la nuit, et les vélos des livreurs sillonnant le quartier Belcier, se superposaient aux images de l’Indochine d’autrefois et « reliaient » dans l’instant l’espace temporel de ces deux mondes pour n’en faire plus qu’un. Ainsi le passé indochinois du quartier revivait-il le temps compté d’un montage vidéo. De plus, la voix rauque enregistrée de Marguerite Duras confiant sa jeunesse indochinoise et celle envoûtante de Maud Andrieux lisant quelques extraits de L’Amant accompagnaient le voyage immobile en créant sur la terre girondine l’illusion asiatique.

Puis, des affiches monumentales ont été placardées sur les fenêtres déjà murées de bâtiments d’habitation voués à la destruction prochaine (et sur lesquelles affiches, les squatteurs ont promis de veiller…), mais aussi sur l’arrière des murs d’une entreprise de vente en ligne de grands crus classés (ce qui peut déjà apparaître comme un beau « détournement de fonds », réalisé qui plus est avec l’assentiment du propriétaire…). Ces affiches, toutes inspirées par le thème obsédant de l’Indochine coloniale – un peu comme des flashs du passé qui feraient effraction dans le réel d’aujourd’hui – ont eu à subir les foudres de l’orage diluvien qui s’est abattu sur la ville d’Aquitaine un soir de septembre… Certaines d’entre elles ont eu à souffrir des éléments déchaînés, ce qui a fait dire à Delphine Delas – très « raccord » avec son œuvre – qu’il s’agissait peut-être là de l’écho du combat à mener pour faire « barrage aux ravages du Pacifique ».

Ensuite, lors de deux performances théâtralisées, des écrits auto-fictionnels de Marguerite Duras sont mis en lecture par deux comédiennes dont l’une entretient avec l’Asie du Sud-Est des rapports privilégiés. La voix captivante de Maud Andrieux – sobrement mise en scène par Frédéric d’Elia – se love dans les plis de la prose durassienne pour faire entendre la petite musique de cette écriture fascinante. Ainsi soutenue par une composition musicale subtile et cristalline que l’on doit à Marco Gomes, la mise en jeu sensuelle d’extraits de L’Amant, d’Un Barrage contre le Pacifique ou encore de L’Amant de la Chine du Nord, nous transporte dans l’Indochine des années trente qui, comme un paysage qui émergerait de l’oubli, voit ses contours se dessiner au gré des mots égrenés. L’Indochine de Marguerite Duras est « là », bien vivante, à portée de nos sens… Ce sera ensuite à Clémentine Couic, jeune comédienne issue de L’Ecole Supérieure de Théâtre de Bordeaux, de la faire revivre autour d’un titre évocateur « J’ai eu cette chance d’avoir une mère désespérée » – citation empruntée à L’Amant.

Et enfin, pendant toute la durée de la transmission du projet (fin août à octobre, voire plus), une expo composée de croquis réalisés, recherches documentaires, témoignages, est visible à la Bibliothèque Flora Tristan (nouvellement reconstruite sur un autre terrain du quartier, réhabilitation oblige) ; elle éclaire le work in progress de l’artiste en nous immergeant dans les coulisses de sa création.

Ces quatre « actes » d’une même pièce dont le titre, Belcier, ce quartier-là, résonne déjà de la petite musique durassienne, trouvent leur cohérence dans l’Indochine, celle réelle et fantasmée livrée par les cartes postales de l’époque mais aussi celle des récits d’apprentissage du prix Goncourt 84. En effet, se modelant sur l’écriture à nulle autre pareille de Marguerite Duras, Delphine Delas a eu à cœur de reproduire dans la répétition du même – et ce jusqu’à l’obsession – tous ces « visages-paysages » qui hantent l’auteur du delta du Mékong. Ce sont ces sources qui vont irriguer sa création présente à la recherche d’enjeux mémoriels réifiés « à la faveur » de la destruction annoncée d’un quartier portant les traces erratiques de ces lointaines contrées.

Delphine Delas ne renie rien, ni de son passé à elle de « graffeur », ni de celui d’étudiante à l’Ecole du Louvre et à Paris 1 Sorbonne en histoire de l’art. Tous ces apports, non seulement elle les assume mais elle les revendique avec une certaine fierté plaçant sa réflexion artistique sous l’égide de JR – et de ses collages photographiques sur les murs des villes – ou encore d’Ernest Pignon Ernest – et de son travail autour des figures de Pasolini ou de Caravage. Elle se plait à dire toute sa « re-connaissance » à ces figures de l’art qui l’« impressionnent ».

Son projet singulier de street art, nourri de ces références, expose sur les murs du quartier Belcier des identités passées à la trappe de l’Histoire et fait résonner aux oreilles des passants ordinaires de très beaux textes littéraires qu’ils n’auraient sans elle peut-être jamais eu l’occasion d’entendre. En convoquant librement des disciplines plurielles labélisées par l’art contemporain pour faire le pont entre deux périodes placées sous le signe de « la disparition », elle pose en actes une réflexion qui n’a rien de consensuelle mais qui – au contraire – résonne de la « singularité dissonante » attribuée à l’auteur d’Un Barrage contre le Pacifique.

Yves Kafka

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