WAJDI MOUAWAD, « SEULS », THEÂTRE DE LA COLLINE

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Seuls – Texte, mise en scène et interprétation de Wajdi Mouawad – La Colline – du 23 septembre au 9 octobre 2016

L’Auteur, metteur en scène et comédien Wajdi Mouawad ouvre la nouvelle saison 2016-2017 de La Colline avec Seuls. Avec cette pièce écrite, mise en scène et interprétée par lui-même, Mouawad semble vouloir aller à la rencontre des spectateurs du théâtre de La Colline, dont il vient de prendre la direction artistique. Il le fait avec une pièce intime et personnelle, qui est, pour lui l’occasion de se présenter et de s’offrir à son nouveau public.

La première scène de Seuls démarre alors que l’éclairage de la salle est encore allumé, les spectateurs se taisent petit à petit, et certains sont encore en train de se placer. Sur le plateau, un homme, vêtu de son seul slip, se place dans un décor sobre et spartiate. Ce n’est alors pas un hasard que Wajdi Mouawad, alias Harwan, s’adresse directement à nous, le public.

Harwan va nous narrer sa propre histoire. Toutefois, comme il le souligne à ce moment, nous réaliserons tout au long de la pièce, que le protagoniste aurait pu être n’importe qui : « Je m’appelle Harwan, mais ça n’a aucune importance… ». Peu importe son nom, Seuls pourrait raconter l’histoire de chacun de nous, de comment nous vivons notre vie, de notre banalité : Harwan, serait-il notre miroir ?

Nous sommes à Montréal, paysage cher à Wajdi Mouawad, où il a vécu ses années de jeune adulte. Harwan est un chercheur, la trentaine, en quête de la conclusion qui pourrait, enfin, clore sa thèse de doctorat. Notre protagoniste apparaît perdu, coupé de lui même : sur scène, telle une ombre (ou bien une âme) nous voyons apparaître l’image vidéo d’un double Harwan. Qui est celui-ci ? Pourquoi semble-t-il s’échapper ou bien vouloir tuer le vrai Harwan ? Songe-t-il à prendre la place du vrai Harwan, celui en chair et os ? Et si cette ombre était elle-même le vrai Harwan ? C’est le début d’une série d’évènements (et de questionnements). Sous la pression de son professeur de recherche, Harwan décide d’anticiper sa soutenance. Pour se faire, il doit rencontrer l’homme autour duquel tourne sa recherche : Robert Lepage. Metteur en scène, scénographe, auteur, comédien et cinéaste québécois, Robert Lepage, tout comme Wajdi Mouawad, est un monstre acclamé de la scène artistique contemporaine québécoises et internationale. Pourquoi cet hommage ? Car Robert Lepage devient le prétexte, voire la cause des évènements qui amèneront Harwan vers le bilan avec lui même. C’est un ami, un grand frère, qui m’a toujours encouragé, raconte dans une interview Wajdi Mouawad.

Si la quête identitaire a toujours été au centre du théâtre de Wajdi Mouawad, avec Seuls le dramaturge accentue, intensifie les réflexions sur les rapports familiaux. C’est pourquoi, avec Seuls, Wajdi Mouawad se met à nu. Un pied au Québec, l’autre en France, son esprit au Liban, le metteur en scène raconte utiliser sur scène tout ce qui lui arrive dans la vie. C’est le cas du tableau de Rembrandt, Le retour su fils prodigue, vue au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, une oeuvre que Mouawad n’arrive plus à faire sortir de sa tête. Puis la question de sa langue maternelle, l’arabe, qu’il ne parle plus depuis vingt cinq ans, ou encore, des ses souvenirs d’enfance liés à la peinture et au dessin. Tout est amené sur le plateau.

A côté de son histoire intime, Wajdi Mouawad convoque sur scène l’Histoire de l’art : Robert Lepage fait donc partie d’une farandole de figures iconiques. Le final voit sur le plateau Harwan se réapproprier et revivre, peut être, avec un peu trop de colère et de violence, son amour pour la peinture. Voici alors défiler sous nous yeux des dripping à la Jackson Pollock, un remake version fuchsia des Anthropométries de Yves Klein, une baignoire qui rappelle le tableau La mort de Marat de Jacques Louis-David et puis, évidemment, le tableau Le retour du fils prodigue de Rembrandt, centre névralgique de la dramaturgie de Seuls. Le public pourrait se demander pourquoi de telles références. Parfois, et notamment lors de ce grand final pittoresque, on aurait préféré rester dans la finesse et la délicatesse des métamorphoses internes à Harwan plutôt que le voir complétement submergé par des couches de peinture colorées.

Cependant, l’histoire d’Harwan, intime et personnelle (voire banale) n’est que le point de départ vers une histoire plus universelle, qui nous concerne tous. A travers le prisme de l’intime, les incertitudes d’Harwan et les liens qu’il nourrit avec sa sœur, son père ou bien son professeur de recherche, nous amènent vers une quête qui va au delà de son vécu. Il est alors question d’un quotidien qui nous accable, de nos désirs, de nos voix intérieures tant suffoquées sous le bruit de la banalité. Comment rester vivant ? Harwan le fait peut être à travers un coma puis sa mort, dans un final inattendu, à travers une histoire qui change de rythme et nous plonge dans une autre dimension. Qui sommes-nous et qui croyons-nous être ? La force de la dramaturgie de Seuls réside aussi dans ce basculement. Le public est dupé, que croire alors que la réalité et le rêve se mélangent? Le coma dont on croyait le père affecté, touche en réalité Harwan lui même. Un coma qui lui sauvera peut être l’esprit : le fils prodigue s’incarne alors à travers Harwan, le protagoniste qui revient à lui même.

Cristina Catalano

Photo © Thibaut Baron

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