MAUD LE PLADEC, OKWUI OKPOKWASILI : « HUNTED », BRIQUETERIE – LES PLATEAUX

caroline-ablain

Maud Le Pladec et Okwui Okpokwasili – Hunted – Briqueterie Les Plateaux – 29 septembre 2016

Le plateau de la Briqueterie est plongé dans l’obscurité. Au cœur de cet abyme, quelque chose d’encore indéterminé palpite : point aveugle de la représentation, noyau sombre et fertile où trouvent leur origine ce cri, cette plainte inarticulée, ces chuintements bruitistes qui densifient l’atmosphère. Hunted procède à la fois de manière frontale et par enveloppement. La figure tarde à apparaître, se charge lentement. Une présence protéiforme est pourtant palpable, menace de déborder dans les gradins. Des bras transpercent les nappes de clair-obscur, des paumes ouvertes nous font face, leurs lignes de vie se lisent comme des entailles.

Pour sa troisième participation au festival Aire de Jeu, Maud Le Pladec a choisi de répondre à l’invitation des Subsistances en invitant à son tour la performeuse et chorégraphe new yorkaise Okwui Okpokwasili. Hunted marque ainsi le point de départ d’un nouveau cycle de créations autour de la parole qui traverse les corps, parole donnée aux femmes, parole qui charrie une nuée d’histoires oubliées, occultées, frappées du sceau du non-dit, histoires vernaculaires auxquelles rendent enfin justice des ouvrages comme celui d’Anna Colin, Sorcières pourchassées, assumées, puissantes, queer (Editions B42, 2013) ou encore celui de Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive (Editions Entremonde, 2014). Cette représentation à la Briqueterie, en ouverture des Plateaux 2016, est placée sous le signe de Dorothée Munyaneza, remarquable dans les pièces d’Alain Buffard ou encore de Rachid Ouramdane, qui fait sienne la partition de la performeuse américaine.

Maniée par cette citoyenne britannique, originaire du Rwanda, vivant à Marseille, la langue anglaise devient une arme particulièrement tranchante – langue qui surplombe les dialectes et idiomes locaux des deux côtés de l’Atlantique, langue du pouvoir et du capital, commune à la métropole et aux anciennes colonies, langue enfin qui creuse un écart réflexif au sein du public francophone. Les mots sont brulants dans la bouche de Dorothée Munyaneza, traversent ses entrailles, regorgent d’une débordante, d’une incontrôlable, d’une terriblement subversive charge sexuelle. Son cri de guerrière monte de très loin. Elle se tient désormais devant nos yeux, dans cette zone de surexposition qui définit une région liminaire entre les profondeurs du plateau et les gradins : explosive et pourtant insaisissable – I, what am I ? – énergie brute en fusion. Son flux de parole convoque une multitude de figures féminines, bannies, pourchassées, condamnées en tant que sorcières, qui revendiquent ce stigmate et le transforment en acte de résistance envers les systèmes de pouvoir et les techniques disciplinaires féodales, capitalistes ou encore théocratiques pour lesquels le contrôle du corps des femmes a toujours été un enjeu de tout premier ordre. Sans être explicitement nommées, la guérisseuse, l’hérétique, la conteuse, Nanny ou la femme Obeah qui empoisonna son maitre et inspira les révoltes des esclaves, Médée, les sorcières de Macbeth, les chorégraphes du début du XXème siècle, Mary Wigman et Valeska Gert, ou encore les agitatrices et membres du collectif W.I.T.C.H, ainsi que l’écrivaine contemporaine Starhawk, viennent amplifier cette ronde déchaînée.

Féline, chasseresse, tout en force et agilité, Dorothée Munyaneza incarne des cosmogonies parallèles où la ruse se conjugue à la puissance secrète. Ecrite et portée par des chorégraphes et performeuses attentives aux murmures et échos, aux rumeurs de ces histoires de femmes qui remontent à contre-courant les récits dominants, Hunted transforme le studio scène de la Briqueterie en une énorme marmite au bord de l’ébullition. Une décoction à base de fluides corporels, infimes signes de vie et traces d’atrocités meurtrières ravive la mémoire inscrite dans les chairs depuis d’innombrables générations. La charge sensuelle de Dorothée Munyaneza devient menaçante quand elle grimpe dans les gradins, sillonne les rangées des spectateurs, évoquant émeutes, buchers et banquets. Le jeu de la proximité et de l’éloignement est magistralement conduit. Son souffle haletant rend terriblement présents des faits communément passés sous silence. L’agitation thermodynamique de la salle atteint des combles. Je cuisine ! insiste la performeuse. Elle a désormais rejoint cette zone liminale en bord de plateau, région où éclatent des vérités douloureuses que la civilisation occidentale s’efforce d’oublier. Dans la lumière rouge, ses bras lèchent telles des flammes avides les contours diffus de l’espace. Leur déploiement est serpentin, proliférant, avant de retrouver une certaine accalmie hypnotique. Dorothée Munyaneza invoque l’action de l’onde éphémère et pourtant persistante qui creuse le lit de pierre de la rivière. Son corps devient pure vibration qui augmente les qualités sensibles d’un environnement redéfini par une relation de capture réciproque entre la proie et le prédateur, où le regard circule et les imaginaires s’enrichissent mutuellement. La danse s’apparente ainsi à ces pratiques immémoriales de production des espaces entre, dynamiques, des gestes spéculatifs, des apparitions qui n’en finissent pas d’advenir.

Smaranda Olcèse

Photo Caroline Ablain

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