« JEANNE AU BÛCHER » : CASTELLUCCI ATOMISE L’OPERA DE LYON

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Romeo Castellucci – Jeanne au bûcher – Opéra de Lyon – du 21 janvier 2017 au 3 février 2017 – avec Audrey Bonnet et Denis Podalydès.

Romeo Castellucci, dont la pièce Sur le concept du visage du fils de Dieu, avait suscité en 2011 un scandale délirant auprès de certains spectateurs catholiques qui s’étaient réunis autour de la figure tutélaire de Jeanne d’Arc, présente du 21 janvier au 3 février 2017, à l’Opéra de Lyon, Jeanne au bûcher.

Cet opéra est un objet hybride, comme explosé – voire explosif. Commande d’Ida Rubinstein, écrit par Paul Claudel et composé par Arthur Honegger, il retrace les visions déchaînées de la pucelle avant sa mort. Le coeur au bord des yeux, déchirante, Jeanne parle. Et le son d’abord obscur puis tendre de sa voix se mêle, discordant, aux résonances mystérieuses de chants étranges, qui se meuvent en appels, souvenirs, douleurs. A la fois oratio dramatique et mystère lyrique, superposant les voix parlées et chantées, la forme de la pièce est imprécise. Roméo Castellucci explore cette jungle féconde, traque la musicalité du texte du poète, saccage la fonction illustrative souvent assignée à la mise en scène, puis finit par atomiser – au sens propre – le plateau.

Pourtant, tout semblait si bien ordonné. Le rideau s’ouvre sur la réplique parfaite d’une salle de classe sobre et austère : de hautes fenêtres, des radiateurs en fer, un tableau noir et des fillettes studieuses à queues de cheval d’abord attablées à leurs pupitres s’en vont ensuite au retentissement de la sonnerie. Un concierge grisonnant débarque, un peu rondelet, tenant à la main ses outils de ménage. Il commence à ranger les tables pendant de longues minutes. Le temps s’étire. Le public lyonnais s’impatiente, continue à chercher la sainte, à attendre la musique. Mais sous ses yeux, c’est un carnage : le technicien de surface condamne la porte, déchire le sol, remet à neuf la salle – comme son cerveau. C’est Jeanne.

La pucelle ôte ses masques symboliques. Elle s’incarne, se dénude, se dépouille sur une scène devenue intemporelle, où l’orchestre dirigé par Kazushi Ono y est invisible. Romeo Castellucci nous montre un humain prêt à flancher. Jeanne tient une épée étincelante très lourde pour ses membres si frêles. La terre gicle sur sa peau blanche et ses cheveux noirs qui chutent sur ses reins. Elle montre son corps nu, la morsure des voix qui l’assaillent, et sa propre voix qui veut encore y croire : “Il y a la joie qui est la plus forte! Il y a l’amour qui est le plus fort!”. L’actrice et le rôle ne font plus qu’un. D’ailleurs, les initiales d’Audrey Bonnet (et premières lettres de l’alphabet) se détachent en rouge sang du fond blanc.

Ici, les images sont sidérantes de beauté. Elles en sont presque douloureuses. Car Jeanne au bûcher est avant tout une expérience dangereuse : elle balbutie les questions sans réponses, elle exhibe les blessures humaines aux yeux trop honnêtes, aux regards châtrés. Si Romeo Castellucci avouait l’année dernière détester l’opéra, il réunifie avec Jeanne, le sens et la chair, et fait de ce genre usé un art total.

Lou Villand

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photos copyright the artist / Opéra de Lyon

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