FESTIVAL 30/30 : REFUSER L’ATTENDU COMME HYGIENE ARTISTIQUE

30-30-2017d

Festival de la Forme Courte 30/30 ; Rencontres-14, Bordeaux-Métropole, Limoges, Boulazac, Cognac ; Jean-Luc Terrade, directeur artistique ; du 20 au 31 janvier 2017

Le vent se lève… Refuser l’attendu comme hygiène artistique

On ne peut espérer transformer le monde si on ne transforme les imaginaires ; on n’initie pas un festival ayant vocation de « dé-ranger » le regard porté sur les formes contemporaines sans prendre – toujours et encore – le risque de l’exploration d’écritures singulières d’artistes multidisciplinaires, connus ou pas, mais qui trouvent dans une inventivité soutenue par une exigence hors normes le tremplin de leur inspiration. Aussi, loin des sages programmations oscillant entre un attendu de « valeurs (pré)établies » et une (fausse) contemporanéité parfois plus populiste que populaire, la quatorzième édition mise sur pied par Jean-Luc Terrade – son directeur artistique depuis 2003 – était propre à déciller les yeux de ceux qui pensent que la culture comme les autres nourritures manufacturées ne peut échapper à la loi du marché et, ce faisant, se doit d’être un objet de consommation répondant à un cahier des charges autant « équilibré » que polissé.

Impossible de rendre compte ici de la richesse de ces quelques trente propositions, toutes non consensuelles, mêlant allégrement chorégraphie, musique, installation, cirque, et reliées les unes aux autres par le fil rouge d’une créativité débridée. Dans un inventaire à la Prévert, on pourrait se risquer à en citer quelques-unes… au risque de passer arbitrairement sous silence les autres.

Côté chorégraphie (qui se taille une part belle dans cette programmation « transgenre »), on a été bouleversé par Suite (duo fascinant de La Cavale où, soutenus par une musique hypnotique, les corps liés ou déliés se livrent l’un à l’autre dans une tension palpable), Darkrise (solo d’Aurélien Dougé qui embarque dans un voyage au bout de la nuit prenant la forme d’une lutte existentielle entre ombres et lumières), Bleu (solo hypnotique de Sophie Corriveau, étendue torse nu sur un lit de nouilles chinoises crépitant au rythme de son corps traversé par la chorégraphie tendue par Jean-Sébastien Lourdais), Traces (solo « expressionniste » à la violence poétique assumée du Coréen Hyoseung Ye qui livre là une saisissante autobiographie convulsive).

Autres performances théâtrales musicales chorégraphiées à haute valeur corrosive, Tomorrowland (What are you doing after the orgy ?, duo d’Annabelle Chambon et Cédric Charron, danseurs iconoclastes de Jan Fabre, volontiers provocateurs qui font du Fucking Gravity Exemple un maître mot mis en « dé-lire » musical par Jean-Emmanuel Belot), Rue (solo du Brésilien Volmir Cordeiro, archéologue de ce que la rue contient de strates violentes, allant de la marginalité extrême au rassemblement des foules, le tout sous-tendu par l’énergie du percussionniste Washington Timbo), My Paradoxal Knives (solo de l’Iranien Ali Moini dont la chorégraphie « au couteau » redonne à la danse des derviches le tranchant de l’irréductible engagement du corps exposé).

Performance poétique et musicale aux accents post-punk, Transfer (duo franco-anglais d’Anne-James Chaton et Andy Moor) donne à voir et à entendre les fragments syncopés d’un flot diluvien constitué d’archives hybrides remixées en matière percutante à couper le souffle. Quand, aux antipodes de ce déferlement « furieux », Tosca (solo de la performeuse allemande Lulu Obermayer) dévide en boucle un fragment de l’opéra lyrique éponyme, répercuté par huit haut-parleurs, « en faisant corps » avec la phrase musicale « Vissi d’Arte, Vissi d’Amore, Non feci mai male ad anima viva », l’on est littéralement envoûté, « embrassé » étymologiquement par les notes lancinantes à fort effet hypnotique.

Mais les nouvelles (sic) écritures scéniques, c’est aussi des installations animées comme The Wheels Orchestra (de Nicolas Barrot, dont l’expérimentation consiste à allier déambulation, au milieu d’antiques magnétophones à bandes diffusant des archives sonores d’époque, et mixage en direct – par des savants fous en blouse blanche – de bandes préenregistrées de musique rock ou électro), Milieu (de Renaud Herbin, marionnettiste équilibriste perché au-dessus d’un cylindre métallique de plus de trois mètres de haut, qui donne vie à sa créature de bois articulé dans laquelle, à hauteur de nos yeux, se sculpte notre propre reflet, désarticulé, lui), Dawn Chorus (d’Aurélie et Pascal Baltazar, deux performeurs plasticiens qui proposent une exposition permanente autour de Nebula 1 – Daybreak et Season1- Fall, deux installations contemplatives distillant couleurs et brumes évanescentes, couleurs changeantes ; temps suspendu entre réel et imaginaire, invitation au rêve éveillé, immersion en territoires de zénitude). Et puis – car il faut bien apprendre à finir – rejoignent Traces du Coréen Hyoseung Ye (sublime plongée minimaliste en milieu ordinaire – Cf. plus haut), sur les marches du podium de ce festival, deux autres réalisations des plus troublantes.

Je suis une erreur (de Jan Fabre, mis en scène par Jean-Luc Terrade dans une chorégraphie et interprétation de Jean-Sébastien Lourdais) nous immerge dans l’atmosphère enfumée d’un espace conçu comme un lieu clos – dont les parois seraient les spectateurs – pour entendre et voir un corps laisser échapper les mots sulfureux d’un marginal tentant d’exister au travers d’une révolte déployée comme « un para-chute ». Tentatives hasardeuses pour ne pas à chaque instant s’écraser au sol, les mots dits, chevillés aux contorsions du corps, sont là pour « mot-dire » ce qui étouffe : le sens commun… qui mène droit à la fosse commune.

Le clou final étant sans nul doute Ivo Dimchev dans le rôle-titre de cette performance concert portant jusqu’à l’extase (et ce n’est pas là une hyperbole…) les notes libérées par ce prodige dont les gestes et la posture sculptent les interprétations chantées. Le chorégraphe et interprète bulgare, déjà présent à quatre reprises dans 30/30, au travers de l’inquiétante étrangeté qui émane de sa personne-personnage et de la beauté enivrante de ses titres, incarne le nec plus ultra d’une programmation hors de l’ordinaire.

L’engouement suscité en Nouvelle Aquitaine (Bordeaux Métropole – Limoges -Boulazac -Cognac) par ce festival atypique montre que le public est au plus haut point demandeur de formes originales autant par leur durée (autour de trente minutes), leur transversalité disciplinaire, que leur inscription dans un univers rappelant l’underground. Les huit soirées s’échelonnant sur plus de dix jours et couronnées par un samedi métropolitain non-stop ont fait le plein… Ce qui est plus qu’encourageant pour Jean-Luc Terrade et son équipe 30/30 – toujours à la recherche de nouveaux financements – mais aussi pour tous ceux qui défendent une certaine idée d’un art vivant explorant hardiment les marges de la création.

La preuve est faite, s’il en était besoin, que les spectateurs peuvent répondre massivement présents à des sollicitations hors sentiers artistiques battus et rebattus : s’ils sont « dé-rangés », c’est non pour s’en plaindre mais pour se délecter du plaisir (im)pertinent qu’ils ressentent.

« Je suis une erreur parce que je vis et je conçois mon œuvre comme bon me semble, sans me soucier des convenances », cette phrase, adaptée du texte de Jan Fabre mis en scène par Jean-Luc Terrade en personne, résonne comme l’écho de la profession de foi de celui qui est aussi le directeur artistique et programmateur de cette manifestation atypique. A laisser entendre, par ce message subliminal à peine voilé par la fumée des cigarettes du Monologue pour un fumeur invétéré (sous-titre de Je suis une erreur) que ces mots – à statut d’incipit – ont été choisis pour dire l’essence de ce Festival de la Forme Courte… mais non à court d’idées, « ouvreuses de liberté potentielle ».

Yves Kafka

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