ROMEO CASTELLUCCI : JEANNE EXHUMEE

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Jeanne au Bûcher – d’après Jeanne d’Arc au bûcher d’Arthur Honegger – Livret de Paul Claudel – mes Romeo Castellucci – Opera de Lyon du 21 janvier au 3 février 2017.

Jeanne exhumée

Pour l’historien comme pour le dramaturge et le metteur en scène, aborder la figure de Jeanne est un défi. Impossible de faire l’impasse sur l’imagerie populaire, sur le poids de la mémoire et des exploitations politiques multiples dont elle a fait l’objet depuis deux siècles, des socialistes à l’extrême-droite. Lorsqu’Arthur Honegger a demandé à Paul Claudel d’écrire le texte de la pièce que lui avait commandée Ida Rubinstein dans le contexte déjà lourd de 1934, le poète a hésité : « On ne dore pas l’or ».

L’oratorio dramatique qui en résulte finalement est une œuvre étrange, ni vraiment opéra ni pièce de théâtre, mêlant très étroitement musique, chant et dialogues. Cette forme hybride a parfaitement convenu à l’expression de Romeo Castellucci, désormais célèbre pour son exploration du sacré perçu dans une incarnation humaine la plus littérale.

L’interprétation qu’il a proposée pour l’Opéra de Lyon affronte directement mais avec subtilité le cœur du problème, celui de la multiplicité des strates qui recouvrent depuis des siècles la bergère de Lorraine, comme une gangue qui étouffe sa voix. Avant même d’entendre la moindre musique, les spectateurs sont confrontés à une longue scène muette, de prime abord étrange, qui finit par susciter l’irritation d’une partie du public – Castellucci sait fort bien susciter le malaise, l’inconfort qui invite à réagir. C’est une salle de classe un peu vieillote, que désertent en riant une troupe d’adolescentes en jupettes. Apparaît alors un homme de ménage un peu androgyne qui se met à vider peu à peu la salle, pris d’une sorte de folie qui le conduit à s’attaquer au sol, à arracher le carrelage, à fouiller la terre avec frénésie. Au cours de cette étrange fouille archéologique, il se transforme lentement en Jeanne, prend sa voix et semble découvrir son histoire dans le dialogue avec Frère Dominique, coincé derrière la porte. « Tout cela, c’est Jeanne d’Arc ? Est-ce vrai ? Est-ce moi qui suis tout cela ? » Les mots de Claudel prennent alors tout leur sens, celui d’une interrogation profonde sur l’identité projetée par les mots des autres, ceux du livre du procès, ceux du tribunal parodique dirigé par des animaux ou ceux des voix célestes. Et la salle de classe vidée devient ainsi le cadre de la redécouverte de l’humanité de Jeanne, mise à nue, tiraillée par les voix qui l’entourent, et finalement rendue à la terre, appaisée.

La réussite de ce voyage initiatique doit beaucoup à la formidable performance théâtrale d’Audrey Bonnet qui habite le plateau pratiquement seule, Denys Podalydès (Frère Dominique), tout en sobriété, ne lui servant que de contrepoint. A la fois fragile et énergique, jouant d’une voix émouvante à la limite de la cassure, assumant les métamorphoses du corps que Castellucci affectionne, elle incarne avec intensité une Jeanne éperdue, se débattant avec le poids de son histoire. On est loin des déclamations grandiloquentes parfois entendues dans cette œuvre, et les dialogues se mêlent à la musique avec une étonnante justesse. On en oublierait presque les chanteurs (Ilse Eerens, Valentine Lemercier, Marie Karall, Jean-Noël Briend), que le scénographe italien a préféré rendre invisibles, réduits à des voix relayées par la sonorisation. Ils n’apparaissent qu’au moment des saluts, vêtus de déguisements de fête médiévale un peu kitsch, comme pour souligner leur éloignement.

Le choix ne trahit pas l’œuvre de Claudel, mais on regrette tout de même un peu cet écran technique qui s’interpose devant des solistes et des chœurs pourtant débordant de qualités et d’énergie. Par chance, cette mise à distance ne semble pas gêner Kazushi Ono qui dirige avec la précision remarquable qu’on lui connaît l’orchestre, les chœurs et la maîtrise de l’Opéra de Lyon dont il est le chef attitré depuis 2008. Il sait à merveille faire ressortir les couleurs sonores de la partition complexe d’Honegger qui combine de manière virevoltante une grande variété de styles, des chœurs liturgiques aux chansons populaires ou au jazz, rompant par moment une ambiance générale sombre et dramatique, comme pour souligner la complexité des temps à l’œuvre autour de Jeanne.

Romeo Castellucci n’a pas ressuscité Jeanne d’Arc. Il a fait mieux, en montrant une femme tourmentée par des voix du passé conjugués au présent. C’est peut-être le meilleur moyen pour entendre la voix, lointaine et fragile, d’une jeune fille morte il y a bientôt six cents ans.

Paul Mogual

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