ENTRETIEN : SOPHIE RISTELHUEBER, RETENIR L’ABANDON

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LES RENCONTRES de Flora Moricet.
ENTRETIEN : SOPHIE RISTELHUEBER

Rencontre avec l’artiste Sophie Ristelhueber qui, à la manière d’une archéologue, après avoir fouillé dans trente-cinq ans d’archives de son travail, a choisi de présenter des photographies inédites de lieux marqués par la coupure et la guerre, une œuvre qui n’en finit pas de se renouveler.

À l’occasion de l’exposition à la galerie Jérôme Poggi qui la représente, nous avons fait la rencontre d’une photographe dont la discrétion reste une position artistique essentielle. Sophie Ristelhueber ne reformule pas, la répétition aurait quelque chose de « mortifère ». Elle continue de réinventer à chaque fois une nouvelle forme à partir de cette idée de la coupure qui la poursuit, la travaille toujours, dans un « univers aride » qu’elle dit « trimballer partout avec » elle. Partout, « que ce soit en Mésopotamie ou au Jardin du Luxembourg », Sophie Ristelhueber confie avoir l’impression de se retrouver au même endroit. Belle occasion alors que de revenir avec cette artiste, née à Paris en 1949, sur ces photographies hantées par l’idée de la coupure. Ces photographies de villes détruites qu’elle nous donne à penser, à mettre en rapprochements avec ces lieux plus intimes en prise avec son histoire propre. Occasion aussi de revenir voir où en est la colère de Sophie Ristelhueber, à l’origine de son œuvre, à la fin de cette année si chargée qu’a été 2016. Plus que tout sans doute, on retiendra de cet entretien qu’il faut faire confiance aux silences de Sophie Ristelhueber.

Devant l’impossibilité de retourner au Moyen-Orient ces dernières années, Sophie Ristelhueber a tiré des photographies inédites datées de 2016 de ses voyages, de Beyrouth, de la Mésopotamie, de la Cisjordanie. L’exposition s’articulait avec un poème sumérien à propos de la destruction de la ville d’Ur abandonnée des Dieux et des hommes. Le poème Lamentation sur la ruine d’Ur daté de 2000 av-JC relève une extraordinaire contemporanéité des villes détruites. Dans un geste tantôt de superposition des lieux traumatisés, tantôt de confrontation de plusieurs guerres, tel que fut le cas lors du projet Pères de 2014 où la première Guerre Mondiale était mise en perspective avec la guerre en Syrie, Sophie Ristelhueber continue de rendre hommage, et c’est à chaque fois remarquablement juste.

« Je fais un travail plus emblématique que ponctuel »

Les photographies du solo show de Sophie Ristelhueber qui s’est tenu jusqu’au 10 décembre 2016 donnaient à voir plusieurs lieux traumatisés : Beyrouth pendant la guerre civile, le sol irakien, Ramallah dont il ne reste que des morceaux d’étoffes cloués à un mur, la Cisjordanie et ce très émouvant palmier courbé. La dernière pièce présente une seule photographie d’un sol jonché de cailloux, la photographie s’intitule « Babylone » et fait écho au poème sumérien de la Lamentation sur la ruine d’Ur qu’une voix féminine diffuse en boucle. « Le peuple geint » est le leitmotiv de cette lamentation sur la destruction de la ville d’Ur. Du côté de l’Histoire plutôt que de l’actualité, travaillant à « une création liée au monde existant »1, Sophie Ristelhueber superpose des strates d’Histoire, formule l’allégorie des villes détruites. Elle déclare ainsi ne pas avoir voulu répéter le travail fait à Beyrouth en 1983, sur cette architecture moderne en ruine tout en se rapprochant d’un travail qui aurait pu être fait à Alep aujourd’hui.

La photographie de Beyrouth datée de 2016 pour son tirage montre le store d’un magasin fermé, déformé par les déflagrations. L’œuvre de Sophie Ristelhueber serait à lire dans ces aller-retours dans le temps et l’espace, à rebours de l’actualité sidérante. Tel qu’elle le déclare elle-même : « je fais un travail plus emblématique que ponctuel ». Et lorsqu’on lui fait remarquer la concision chirurgicale et objective des légendes de ses photographies, la plupart datées mais dont certaines ne précisent pas leur lieu, telles que Fait, 1992, Dead Set, 2001, Sans titre, 2016, elle assure : « j’ai une grande confiance dans ce que les gens peuvent échafauder, je pense qu’il faut laisser la liberté à la personne qui regarde d’imaginer ce qu’elle veut ».

« C’est ce que je voudrais faire aujourd’hui au Moyen-Orient, un travail sur la nature, sur les arbres à la fois en vie mais empêchés. »

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Sur la photographie Le Pont Allenby #2, 2016, prise en Cisjordanie, on aperçoit un palmier tout à fait courbé devant une barrière. Ces palmiers dont les troncs ressemblaient à des missiles, des troncs de tanks lors de son projet Irak, sont maintenant pour abdiquer. Sophie Ristelhueber évoque ainsi son désir de prolonger ce travail : « c’est ce que je voudrais faire aujourd’hui au Moyen-Orient, un travail sur la nature, sur les arbres à la fois en vie mais empêchés ». Pour ce faire, la photographe n’en a pas fini de se déplacer, elle souhaite repartir en Irak, en Syrie, en Cisjordanie qu’elle nomme encore West Bank car dit-elle sans équivoque « pour moi, la Palestine n’existe pas, c’est un leurre ». La colère de Ristelhueber est sans doute partout où l’accompagne ce qu’elle nomme son « univers aride ». Il y a encore de la colère dans la photographie de ces arbres tristes, proches de capituler mais encore en vie, retenus de mourir.

« Ça aurait pu être un chauffe-eau à Alep »

À côté des villes détruites par la guerre, une étonnante photographie donne à voir les « entrailles » d’un chauffe-eau qu’on aurait dit droit sorti d’un tremblement de terre ou d’une autre guerre. La photographie, Thuel, 2016, a été prise dans la maison familiale, à Vulaines. Ce chauffe-eau, Sophie Ristelhueber raconte avoir eu ce « fantasme chirurgical de l’opérer avant qu’il ne parte à la déchèterie ». Datant des années 1930, le chauffe-eau est le témoin d’une maison familiale dont elle a dû se séparer, témoin de plusieurs générations, avant la naissance de l’artiste. Elle « opère » donc ce chauffe-eau, l’ouvre en deux et découvre que « la résistance ressemblait à un petit missile, un petit objet militaire ». Cette fille de médecin ajoute voir dans ce chauffe-eau éventré « un condensé de la chirurgie et de cette fascination que j’ai par rapport à la coupe, à la découpe, que ce soit sur des territoires ou sur les peaux ». Et c’est intéressant de voir qu’on pouvait le mettre à côté d’une ville détruite. Ça aurait pu être un chauffe-eau à Alep. On a une sensation de salle de bain détruite ». Effectivement, l’actualité de Alep depuis octobre 2016 hante partout l’exposition.

« Je ne savais pas que mes ruines d’immeubles allaient devenir des ruines de guerre »

À la même galerie Jérôme Poggi, en 2014, Sophie Ristelhueber confrontait déjà deux guerres à un siècle d’écart : la première Guerre Mondiale et la guerre en Syrie. L’exposition s’intitulait « Pères ». Une vidéo de treize minutes composée de trois travellings suivait les surfaces élimées de la même maison familiale de Vulaines. Sophie Ristelhueber rend alors hommage à un aïeul mort à 22 ans sur le front, très attaché à cette maison. Les jambes des meubles, le mobilier altier, se substituent à toute présence humaine. La maison semble déjà à l’abandon. Un lied de Goethe composée par Schubert à 16 ans raconte la mort d’un fils dans les bras de son père, sourd à ses angoisses. Lorsqu’on lui demande « qui sont ces pères ? », ces pères qui abandonnent, Sophie Ristelhueber répond que ce sont « les généraux, les hommes politiques, aussi bien d’ailleurs du côté allemand, ceux qui avaient l’autorité et qui ont envoyé ces millions de jeunes à la boucherie ». La séparation tragique entre un père et son fils reformule l’image d’une maison familiale abandonnée, désaffectée de toute présence. La filiation semble rompue entre la responsabilité des pères et le patrimoine que constitue la maison bientôt perdue.

En contrepoint de la vidéo Pères étaient installées trois photographies de logements en chemin vers la ruine, ou simplement inachevés. La série Dead Set a été prise en Syrie, un autre patrimoine tout à fait laissé à l’abandon. De ces photographies de 1999 alors qu’en 2014 la guerre en Syrie est en cours, Sophie Ristelhueber précise la cruelle juxtaposition : « Dead Set était aussi un jeu qui me paraissait d’autant plus cruel que j’ai fait ces photos en 1999, datées de 2000. La Syrie était toujours sous un dictateur mais pas en guerre. J’avais fait un travail sur l’architecture moderne pas terminée et déjà tournant à l’état de ruine confrontée à la ruine antique que le visiteur est supposé admirer. C’est un travail sur la confrontation des deux. Je ne savais pas que mes ruines d’immeubles allaient finalement devenir des ruines de guerre. »

Il y avait en effet eu Beyrouth, photographies en 1984, ce travail sur l’architecture moderne en ruines que la photographe ne voulait certainement pas répéter en reproduisant un travail qui « techniquement n’aurait pas été différent ». C’est ainsi que le chauffe-eau éventré exposé fin 2016 devient le témoin d’une guerre générique dont Sophie Ristelhueber propose une forme proche de l’archéologue. En tant qu’artiste qui n’a pas pu se rendre à Alep, elle recompose une allégorie des villes détruites, qui annoncent toujours un recommencement. L’œuvre de Sophie Ristelhueber retient les choses amenées à disparaître, l’abandon, imprégnée d’une colère qu’apaise une remarquable rigueur artistique.

Flora Moricet

1 GUERRIN, Michel. «Chacun pour soi», Le Monde des Débats (Paris), n°9, juin 1993, pp. 6-7 : « Comment créer, aborder des faits de société, conserver la colère qui est en moi, sans tomber dans le militantisme ? Comment rendre hommage tout en faisant œuvre ? En parlant d’une souffrance qui existera pour toujours. C’est comme ça que j’envisage une création liée au monde existant. »

Images: 1 – Sophie Ristelhueber, © Jacqueline Salmon / 2 – Pont Allenby #2, 2016, © Sophie Ristelhueber

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