WAJDI MOUAWAD, « LES LARMES D’OEDIPE » : ETRANGER EN TERRE ATHENIENNE

Les Larmes d’Œdipe – Wadji Mouawad – Théâtre de la Colline – du 23 mars au 2 avril 2017.

Etranger en terre athénienne

Wajdi Mouawad offre une réécriture de l’Œdipe à Colone de Sophocle aux résonnances très contemporaines. Œdipe et Antigone se trouvent catapultés en période de crise athénienne, il ne reste alors aux derniers descendants des Labdacides que les larmes.

Nous explorons en pays mouawadien les histoires de l’antiquité et de l’actualité, la pensée grecque et la pensée contemporaine, des histoires de destin, de malédictions et de croyances.
Elle a 15 ans et raconte la malédiction du père.
Il a 15 ans et va mourir.

Les corps des trois protagonistes se lisent par les silhouettes et les ombres, les visages s’effacent, seuls les voix et les gestes résistent. Il semble alors que ce soit l’ombre d’Œdipe qui persiste, quand le héros antique, lui, s’efface pour réapparaître de nouveau chaque soir. Dans cette histoire là, ils ne sont plus que trois dont les voix racontent les tragédies de tous les autres, trois à témoigner d’une époque qui disparaît et d’une autre qui se heurte. Les trois acteurs de Sophocle, à la fois individus et entités collectives à eux seuls.

Les violences oraculaires, les monstres antiques résonnent dans le mot de « crise ». L’homme fait face au monstre qu’il s’est créé pour lui même, qui l’enferme et le dévore peu à peu. Entre les deux époques le coryphée dresse un pont, entre voix chantée et parlée, il raconte le meurtre de l’adolescent grec qui a fait brûler la ville d’Athènes en 2008. La nuit où Œdipe meurt, Antigone devient enfin le protagoniste de sa propre histoire, celle de l’héroïsme de 15 ans, de la mort prématurée, du geste de refus face à un monde rigide, tyrannique et enfermant qu’avait construit le père. A cet instant là, Antigone tend la main à Alexandros.

Mes étudiants me racontent qu’ils aiment le jeu sur le voilé/dévoilé, la présence de cet écran sur le proscenium au début de la pièce puis derrière les comédiens, et les ombres qui s’y reflètent ; la lumière et la nuit qui aveuglent. Les ombres sont comme des représentations intemporelles, séparées et connectées, effrayantes. Elles racontent une autre histoire que la nôtre, déformant parfois, à l’instar de nos souvenirs, du langage et de l’inconscient ; elle se décalent par rapport au réel et ouvrent la voie du rêve ou du cauchemar, de la fiction avant tout.

Les larmes d’Œdipe racontent la Sphinge comme figure primordiale, à la fois humaine et monstrueuse, pur symbole de nos faiblesses et de nos démesures. C’est alors que Wajdi Mouawad donne un visage à la crise grecque actuelle, celui de cette Sphinge qu’affronte Œdipe. Entité dévoreuse d’humain, cannibale qui utilise l’ignorance des hommes pour les soumettre à sa loi tyrannique et injuste. Belle image métaphorique de la crise. Car face à l’actualité dévorante, l’auteur use de son art pour raconter, rendre fiction ce qui est réalité quotidienne. L’auteur franco-libanais raconte une vision de la Grèce avec ces mots.

Qu’en savent-ils de la crise grecque mes étudiants américains ? Pas grand-chose a priori. Mais ce semestre, c’est un peu différent car l’une d’entre eux est grecque, elle raconte les mythes et l’histoire du théâtre grec avec passion, elle évoque la mort d’Alexandros et comment elle a vu à douze ans Athènes prendre feu pour cette injustice, comment elle a défilé dans les rues le bras levé, et comment les partis politiques ont profité de l’histoire pour défendre leur cause. X’est cela surtout qu’elle raconte cette étudiante, le dégoût de la réappropriation. La façon dont la mort injustifiée d’un garçon de 15 ans a servi de prétexte, a été utilisée pour défendre des enjeux politiques, plus ou moins corrompus. Pas tous bien sûr, mais certains.

Et l’esthétique contemplative et statique des Larmes d’Œdipe répond bien à l’immobilisme du néolibéralisme ambiant, en même qu’elle propose un calme onirique avant la tempête et la fureur des hommes se (dé)battant contre des chimères.

Moïra Dalant

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