RETOUR : FESTIVAL SPRINGFORWARD, AARHUS


Aahrus, corespondance.
Festival SpringForward – 28 – 30 Avril 2017 à Aarhus, Danemark.

Réunissant le temps d’un week-end la jeune relève chorégraphique européenne, le festival Springforward présente devant un parterre de programmateurs et de professionnels une vingtaine de compagnies venues des quatre coins de l’Europe. Cette année à Aarhus dans le nord du Danemark, une ombre planait nettement au-dessus de la programmation, la mort se faisant volontiers l’invitée des plateaux. Sujet d’une danse macabre revisitée (Death. Exercices and variations de Renata Piotrowska-Auffret), donnant lieu au reenactement de la figure du cygne qui se meurt (Monumental de Martin Hansen) ou enveloppant une pièce drôle sur le rien (Ohne Nix de Luke Baio et Dominik Grünbühel) le royaume des ombres a livré sa part de déclinaisons plus ou moins distanciées et réussies. Le tout à grand renfort de machines à fumées, accessoire phare de cette édition dissipant ses brumes épaisses ou cotonneuses dans l’espace scénique. Comme en contraste, on a pu s’attacher à la présence de chorégraphes et d’interprètes fort.e.s, qui prennent l’espace – et parfois la parole – à bras le corps pour décliner de multiples facettes de l’être féminin. Coup de projecteur subjectif sur certaines d’entre elles.

Satchie Noro, Compagnie Furinkaï – Origami
Origami, duo à ciel ouvert pour une femme et un container est par définition une pièce impressionnante. Satchie Noro, chorégraphe et interprète, évolue avec force et douceur dans ce pas de deux avec un monstre de métal qui, découpé en segments, s’ouvre et se déplie comme par magie pour former des volumes à escalader. On imagine à quel point ce corps à corps doit être une épreuve physique à traverser, pourtant son mouvement est aérien, suspendu, fluide et gracieux. Evoluant à plusieurs mètres au dessus du sol elle aborde les arêtes et les crêtes avec jeu et délicatesse, fine silhouette aux cheveux noirs ondulant dans le vent qui se découpe avec vivacité contre la tôle rouge du container. C’est un duo tendre qui s’écrit, une cohabitation sereine (même si depuis le sol on tremble de la voir sans attache) au cours de laquelle Satchie Noro gravit des sommets un à un. Une fois arrivée sur le toit du monde, elle brandit une hache qu’elle fait tournoyer dans les airs, de plus en plus vite, jusqu’à asséner un grand coup à la bête métallique qui résonne dans un grondement. Perturbant un instant l’équilibre délicat de l’origami, elle s’affirme par ce geste comme une guerrière tranquille, pour reprendre de plus belle l’exploration poétique de la surface métallique.

Oona Doherty – Lazarus & the Birds of Paradise
Pour l’auteure de ces lignes la sensation du festival se fait via un écran de projection. L’Irlandaise Oona Doherty, en déplacement à New-York, nous adresse son solo de 8 minutes Lazarus and the Birds of Paradise via sa version vidéo. Filmée dans un studio au sol de béton ciré et aux murs blancs, elle-même apparaît vêtue d’un jogging et débardeur immaculés. La pièce est une collision entre le langage des rues de Belfast dont elle est originaire, on entend des voix d’hommes, des cris et des pleurs, une certaine violence dont il est difficile de percevoir le sens articulé et son corps qui transforme cette matière brute vers un état de grâce. Elle propose une élévation, où son mouvement fluide s’ancre fort dans le sol pour flotter dans les bras, dans l’air et magnifier le trivial au son du majestueux Miserere Mei Deus d’Allegri. Un moment rare, suspendu où la puissance d’Oona Doherty en bad girl angélique traverse pour nous toucher directement. Cultivant ici une posture androgyne, elle se glisse dans la peau d’un certain masculin pour en sublimer la condition. Oona Doherty navigue entre punk et douceur, canalisant dans son corps une énergie violente qu’elle distille avec un calme olympien. Un tour de force qui donne envie d’en voir bien plus et ça tombe bien, Lazarus s’inscrit dans un cycle intitulé A Belfast prayer in four parts à découvrir en entier à partir de l’automne prochain.

Andreas Constantinou – WOMAN
Une des pièces attendues du festival est signée par le chorégraphe Andreas Constantinou collaborant pour la seconde fois avec l’interprète transgenre Daniel Mariblanca. Après The WOMANhouse présenté l’an dernier lors du même festival Constantinou met en scène un solo écrit pour et par Mariblanca dans lequel celui-ci explore la transition, le passage d’un être femme jusqu’à un être-soi. A l’aide d’accessoires d’abord, perruques de toutes les teintes, robes et talons hauts, Daniel se glisse dans la peau de celles qu’il aurait pu être ou n’a pas été. Il essaye et enfile plusieurs atours, parade puis se jette sur le sol, face contre terre, semblant livré une bataille avec lui-même. La vraie force du solo et de son interprète intervient lors de la seconde moitié de la pièce, lorsque Mariblanca dos à nous, éclairé avec douceur comme en clair-obscur s’engage dans le mouvement répété de lancer sa tête et son regard à droite et à gauche. Un aller-retour qui devient mouvement perpétuel et hypnotique, présentant une double face du personnage, souriant, fixant et défiant. Il nous emporte alors à ce moment là dans sa transe, sa force et le sillage de son histoire.

Linda Hayford – Shapeshifting
Une présence habitée. Dans un couloir de lumière Linda Hayford projette son regard loin, yeux grands ouverts, semblant scruter un au-delà auquel elle s’arrime. Elle amorce une traversée de l’espace, comme flottant au dessus du sol. Les mouvements viennent du hip-hop, du popping, se coulent dans une danse qui s’inscrit comme un véritable voyage d’un bout à l’autre du plateau, une épopée au cours de laquelle elle se transforme. Elle a quelque chose d’une chamane habitée par des forces inconnues qu’elle traduit par un mouvement singulier, ondulant et ancré à la fois. Son « shapeshifting » littéralement « changement de forme, métamorphose » passe par ce glissement d’un état à l’autre, dépeignant un corps qui partage ce qui s’apparente à une traversée des ombres. C’est lisible sur son visage, qui s’éclaire à la dernière seconde d’un sourire qui nous est adressé, comme un point d’orgue à ce moment partagé.

Kristin Helgebostad et Laura Marie Rueslåtten – Me too
Le spectacle de clôture du festival, Me too chorégraphié par la norvégienne Kristin Helgebostad ouvre un pan vers le bizarre et une féminité complexe, à la fois drôle et forte, ombrageuse et clairvoyante. Les interprètes sont des bikeuses que l’on imagine tout droit sorties d’un groupe de métal scandinave. Cinq femmes, longs cheveux blonds devant le visage, apparaissent encapuchonnées de noir et de cuir, enroulées dans des lainages sombres. On dirait des sorcières, réunies dans un décor de velours dorés et cuivrés qui couvre le fond de scène et court sur le sol. Une à une, elles piétinent cet or dégoulinant sous leurs doc martens, martelant un rythme dur et irrégulier, engagées physiquement dans le chambardement de ce décor de conte de fées dont elles se feraient la force destructrice.
Peu à peu elles se munissent de petits carillons et entament des mélodies aux notes claires, chantent en choeur comme les membres d’une chorale de Noël. Un passage lumineux qu’éclairent leurs sourires pour mieux plonger à nouveau dans la nuit. En un instant le majestueux décor est mis à bas, la scène plongée dans le noir. Elles se fondent alors dans la nuit et balaient d’un faisceau chaque recoin du plateau dans un rythme lent, convoquant des présences nocturnes mystérieuses. On a l’impression d’assister à la fin d’un monde et au début d’autre chose. Le tout est très étrange, surprenant de bout en bout, mais les images créées sont fortes et les interprètes tiennent le tout avec une présence solide.

On pourrait continuer la liste et parler de l’extraordinaire interprète Ching-Ying Chien, vue chez Akram Khan dans Until the lions, qui cosigne avec Kuan-Hsiang Liu une pièce sur le deuil de la mère (Kids). Ou dire un mot de la force de Clara Pampyn, interprète d’une version espagnole du Boléro. Réjouissons-nous en tout cas que le renouvellement chorégraphique se conjugue dans toute la pluralité du féminin, de quoi dissiper en fin de compte écrans de fumée et sentiment morbide.

Marie Pons

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