JOËL POMMERAT, « CA IRA… », LA REVOLUTION DANS TOUS SES ETATS

« Ça Ira (1) Fin de Louis » une création théâtrale de Joël Pommerat / TnBA Bordeaux du 10 au 13 mai / Création le 16 septembre 2015 au Manège-Mons dans le cadre de Mons 2015 – Capitale européenne de la culture

Remue-méninge chez le citoyen-roi… ou la Révolution dans tous ses états (généraux).

Joël Pommerat a ce don – pour ne pas parler de « privilège », le 4 août les ayant abolis – de ne proposer que ses propres textes pour ses mises en scène. Aussi se définit-il comme « écrivain de spectacle », son écriture naissant dans le même temps que sa mise en jeu sur le plateau. Quatorze comédiens professionnels flanqués d’une pléiade de comédiens amateurs constituant avec les spectateurs « les forces vives » de la nation, envahissent la grande salle Vitez du TnBA. Celle-ci transformée en immense tribune révolutionnaire, scène et travées confondues dans le même espace de jeu, va vivre quatre heures et demie durant, dans une effervescence jamais démentie, les premières heures de ce que furent les fondements de La Révolution française. Spectateurs ainsi immergés au cœur du remue-méninge révolutionnaire, nous réalisons notre propre « révolution » sur l’axe de nos certitudes établies.

Désaxer nos idées ancrées (encrées) dans des représentations héritées de cultures « savantes », tel est le dessein de cet artiste hors normes documentant très sérieusement sa proposition par la lecture de textes historiques ayant trait à cette période de folie révolutionnaire… pour mieux s’en affranchir dans le même temps. Un peu comme si, les comédiens et lui-même au plateau, s’étaient saisis de cette masse d’Histoire pour réécrire sur elle leurs préoccupations actuelles. Une écriture palimpseste fixée ensuite dans un texte disponible à Actes Sud Papiers pour dire – en trois temps et trois mouvements séparés par deux courts entractes – une « fiction vraie » de l’événement fondateur de notre société française.

Au début étaient les intérêts de classe… Confronté à la grande crise financière des années 1788-1789, un Premier Ministre chargé des Finances propose aux trois Ordres réunis à Versailles une refonte intégrale de la fiscalité sous la forme d’un nouveau calcul de l’impôt. Faisant table rase des privilèges acquis par la Noblesse et les Ecclésiastiques, sans aucune dérogation possible, il s’agit d’établir un système égalitaire… Ce qui déclenche inévitablement un tollé de protestations chez les nantis spoliés de leurs acquis, réclamant haut et fort, au nom de la sacro-sainte reconnaissance des services supérieurs rendus à la Nation, le maintien de leurs privilèges. Ils ne peuvent en effet « légitimement » adhérer à un égalitarisme « injuste » envers les grands serviteurs de l’Etat qu’ils ont toujours été… Discours certes datés mais ayant très peu vieillis…

Les débats des Etats Généraux qui s’ouvrent sur le plateau et dans la salle sont d’une extrême virulence, entre les trois ordres mais aussi à l’intérieur de chaque ordre. Ainsi au sein même du Tiers-Etat (des milliers d’individus contre une poignée pour les deux autres ordres réunis) une première question clive les députés en deux camps, les conservateurs et les radicaux. Peut-on débattre en vase clos des questions concernant la constitution des droits des citoyens à l’intérieur de chaque ordre constitué – comme le voudrait le stricte respect des règles en vigueur – ou doit-on s’affranchir de cette règle inique pour, de manière illégale certes mais légitime et juste, contraindre les deux ordres minoritaires à rejoindre le Tiers-Etat dans la même Assemblée Constituante afin de redistribuer plus « justement » le pouvoir décisionnel ? Chaque camp a ses champions mais aussi ses contributeurs dont les arguments croisés vont faire « bouger » sensiblement les lignes, y compris des plus véhéments…

Comme le dit un député « Vous entendez des gens raisonner d’une manière tellement fine, avec des arguments tellement puissants, qu’à la fin vous ne savez plus où vous situer vous-mêmes. » Et ce vertige démocratique, c’est aussi celui qui s’empare de chaque spectateur – pris indirectement à parti, participation immersive et non frontale – et dont « la ligne » a tendance à vaciller d’un instant à l’autre.

En effet comment ne pas adhérer à la parole de cette femme artisan-confiseur qui produit des fruits confits, pâtes de fruits, calissons, etc. et qui supporte des charges importantes, alors que des religieuses se sont mises à produire des confiseries en étant exemptées de tout droit et de tout taxe ? Elle dénonce à cor et à cri la concurrence déloyale qui la ruine, et ses paroles ne manquent pas de faire écho aux victimes de l’ubérisation de notre économie. Comment, face aux violences faites au peuple affamé, à ces millions de personnes emmurées dans une pauvreté endémique, ne peut-on souscrire aux paroles radicales d’une députée déclarant que c’est seulement grâce à la brutalité du « mauvais peuple » (dixit un conservateur) que la libération du joug inique infligé par la morgue des puissants a pu être réalisée ? Comment ne pas être sensible à cet autre député qui lui rétorque que passer d’une dictature monarchique à une dictature du peuple a écorné l’idéal de liberté qui anime la Révolution en train de se faire ? Comment ne pas frémir en apprenant la nouvelle de la tête coupée d’un exploitant agricole accusé d’exploitation de ses employés sans qu’aucun procès n’ait été instruit ? De même pour l’exécution des plus sommaires du directeur de la prison ou de l’administrateur de l’Hôtel de Ville, décapités sur le champ ? Mais aussi comment ne pas frémir face à l’extrême violence infligée aux pauvres hères mourant de faim et massacrés par les troupes armées pour avoir eu « l’indécence », en désespérados qu’ils sont, de réclamer… de quoi ne pas mourir ?

De débats fusant de partout (certains très sérieux comme celui de l’injustice faite aux femmes, d’autres plus loufoques – bien que visionnaires – proposant la démolition de murs pour rétablir des « courants d’air » dans Paris) et ponctués par d’incessantes dépêches apportant en direct les nouvelles de l’effervescence révolutionnaire, de surprises en surprises (le roi apparaissant comme « le premier ordonnateur du progrès social et de la liberté », les nobles et les religieux renonçant à leurs privilèges – il faut dire que ça chauffait pour eux…), on se dirige vers la scène finale où les paroles du roi valent leur pesant d’or. En effet, ce monarque débonnaire ouvert aux idées de justice, se réjouit des troubles actuels… qui amèneront immanquablement, à plus ou moins moyen terme, le peuple à revenir vers lui tant le besoin de sécurité l’emporte toujours sur le désir de liberté…

« Ça ira » dira-t-il à plusieurs reprises, persuadé qu’il est de ses prédictions rassurantes, avant de disparaître en coulisses… Et ce « ça ira », répété comme un leitmotiv lénifiant par le bon monarque, est entendu avec une tout autre connotation, par nous, les héritiers des Sans-culottes. Ah ! ça ira, ça ira, ça ira… Un refrain révolutionnaire niché dans les plis de notre cervelle républicaine et pourtant emprunté à un air de contredanse que la reine Marie Antoinette affectionnait en le jouant sur son clavecin…

Partageant cette expérience révolutionnaire in-vivo portée par une troupe de comédiens gagnés à la cause de leur mentor, le citoyen Joël Pommerat, et secondés par quinze amateurs (« aimant » le théâtre), cinq femmes et dix hommes coachés par deux professionnels assurant la cohésion de ce chœur (forces vives de la nation réparties dans la salle pour donner du corps émotionnel à l’âpreté des débats), le citoyen-spectateur-roi ne sait plus très bien ni « à quels saints se vouer », ni non plus dans quelle époque il est, tant les résonances sont troublantes. Un très beau moment de théâtre immersif nous invitant autant à la désobéissance civique – et pas simplement civile… – qu’au questionnement d’idéologies totalisantes ayant fini par faire leur temps sous le feu croisé des arguments assénés avec un talent royal.

Yves Kafka

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