ENTRETIEN : PIERRE BERGOUNIOUX « FAIRE DROIT À NOTRE VERSION DE L’EXISTENCE »


ENTRETIEN : PIERRE BERGOUNIOUX « FAIRE DROIT À NOTRE VERSION DE L’EXISTENCE »
Les rencontres de Flora Moricet

Écrivain prolifique, voix majeure de la littérature française, né en 1949 à Brive-la-Gaillarde, Pierre Bergounioux a tous les âges. Il quitte sa Corrèze natale qu’il juge plongée dans le noir à 17 ans pour venir étudier à Paris alors que le pays connaît une modernisation sans précédent. Difficile de privilégier une partie des œuvres de Pierre Bergounioux tant la centaine de récits, essais, Carnets de notes, jusqu’à sa pratique de la sculpture ou de l’entomologie se répondent entre eux. L’auteur du Style comme expérience écrit dans une prose d’une clarté poétique minutieuse et grave, empreinte de sociologie et de philosophie, se chargeant de ce qu’il appelle une « absence d’histoire » de sa région d’origine. C’est avec un enthousiasme viral, entre joie et gravité, que l’ancien professeur de lettres nous accueille chez lui, dans la Vallée de la Chevreuse, au milieu de ses milliers d’objets, d’insectes, de masques africains et autres curiosités. Pierre Bergounioux revient sur son besoin constant d’éclaircissement, son inlassable tâche de se « rendre quitte du passé » jusqu’à épuisement.

Pierre Bergounioux hésite à dire qu’il a vu le jour tant l’époque de sa naissance le marque de noirceur, après la guerre, l’humiliation de l’Occupation et le temps du rationnement. La situation géographique enclavée de sa région n’apparaît pas moins sombre : « j’ai vu le jour, si le mot convient, dans la vieille, la pluvieuse Corrèze au milieu de ce siècle, c’est-à-dire quelque part entre l’an mille et l’entre-deux-guerres où le temps s’est arrêté », écrit-il dans Un peu de bleu dans le paysage. Si l’entretien est d’emblée placé sous le signe de l’histoire et de la géographie, Pierre Bergounioux ne cache pas ses réflexes d’ancien professeur de lettres en collège : transmettre pour se libérer du poids du passé et inventer le présent.

« Je me fais parfois l’effet d’une sorte de passerelle de cordes »
La majeure partie de l’œuvre de Pierre Bergounioux tente de comprendre un « pays perdu » plongé alors dans le mutisme de l’histoire. Suivant un vers de Rimbaud et le titre de l’un de ses livres, Pierre Bergounioux raconte « la fin du monde en avançant ». Tandis que le monde paysan est en train de finir, que la société se modernise, la région vit toujours en autarcie, les femmes continuent de filer la laine et de tisser le chanvre se souvient-il. Le futur écrivain déplore l’absence d’existence « entre les plats des couvertures de livres » de ceux qu’il décrit avec lui comme des « êtres sans légende, sans explication ». En plus de la mélancolie des paysages qui le prédispose à une humeur noire, l’écrivain observe des « couleurs de deuil, du crépuscule, d’octobre et de novembre » aux images de ses ascendants qui semblaient « habiter un automne éternel ». L’arrivée de la couleur au cinéma et en photographie marque Pierre Bergounioux de cet âge de transition décrit comme une « conjoncture unique, jamais avant, jamais après », éprouvé d’autant plus intensément qu’il était adolescent. L’écrivain nous dit aujourd’hui se « faire l’effet d’une sorte de passerelle de cordes, d’un pont de singe entre les heures tragiques dont l’ombre planait encore sur mes jeunes années et l’époque relativement épargnée qui est la vôtre ».

« J’écris pour les morts »
On serait tenté d’affirmer que Pierre Bergounioux écrit dans l’urgence, une urgence chargée de sagesse. L’explication est sans cesse à renouveler. Les quelques cent publications témoignent de ce besoin inlassable de reformuler, jusqu’à épuisement, afin de « rendre leur part d’existence » à ceux qui n’ont pas disposé des moyens de s’exprimer. Il y a seulement cent ans, 1% de la population était bachelière, rappelle-t-il pour évoquer les illettrés qu’il a connus. Écrire jusqu’à se rendre quitte du passé répète Bergounioux, déclarant « écrire pour les morts ». On pense au portrait exemplaire de Miette dans lequel l’écrivain rend hommage aux « derniers à avoir eu 3 000 ans », écrit-il, et à une forme de résistance à ce siècle que prend le visage de Miette, le personnage de Marie qui « pouvait aller jusqu’à prendre la tête, les traits de son mari, non pas en signe de soumission, d’aliénation totale mais comme on s’empare des attributs de la domination, lesquels, parfois ont l’apparence d’un visage ».

Poursuivre « là où tout s’est arrêté »
Il faut entendre Pierre Bergounioux parler, d’abord pour le lire et entendre l’accent chanter et parce que lorsqu’il commence une phrase, on se demande si elle va finir, si elle ne va pas s’égarer dans d’autres régions périphériques, suspendu à ses mots, on est surpris de la voir retomber sur ses pattes, infiniment claire. On croit alors reconnaître l’obstination de celui qui parle comme il écrit, de reprendre inlassablement « là où tout s’est arrêté », de revenir aux commencements, à ce pays perdu. Enfin, au sein de ces longues phrases cohabitent plusieurs âges et sans doute s’annonce la réconciliation de ses « deux existences ennemies »1.

« sauver chaque instant de la disparition »
Lorsqu’on demande à Pierre Bergounioux de nous parler de sa passion pour l’entomologie, il accourt nous montrer sa dernière prise : un papillon nommé « Carte géographique » dans sa livrée de printemps. Il résume sa passion pour les insectes déclarant leur « avoir donné plusieurs jours » car une existence entière n’y suffirait pas : « tout connaître sur rien ou rien connaître sur tout ». Dans un sourire plein d’humilité, il reconnaît avoir capturé toutes les espèces de papillons de la Corrèze. Lorsque ses murs ne sont pas couverts de livres, de coléoptères et papillons sous verre, ils le sont de sa collection de masques africains qu’il nous fait découvrir avec la même énergie, le même enthousiasme qu’un enfant savant. Le film La Capture de Geoffrey Lachassagne donne à voir cette passion pour un « monde parallèle » en rien éloignée de sa pratique d’écriture. Pierre Bergounioux collectionne, consigne et nomme, dans une forme d’archivage qui tente encore de « sauver chaque instant de la disparition ».

La générosité avec laquelle Pierre Bergounioux vous tend le témoin de son histoire dissipe toute la mélancolie énoncée plus tôt pour raconter ce vieux pays natal, ou celle qui traverse les Carnets de notes tenus chaque jour depuis plus de 35 ans. Il y a du vertige à écouter cet homme longiligne vous récapituler trente siècles et quelques, provoquer avec la plus grande aisance des aller-retours de près de 4 000 ans et vous raconter la naissance de l’écriture. Pierre Bergounioux se soucie de rendre claire et accessible la tâche immémoriale qu’il s’est donné de « faire droit à notre version de l’existence » pour pouvoir dire après Faulkner dont il a proposé une brillante étude : « c’est ça », le réel. La littérature a pour devoir de se prononcer sur le réel, en « dissiper la confusion première » et de « rendre [sa] version de l’existence », conclue temporairement l’écrivain, sans quoi « elle ne mérite pas une heure de peine ».

Flora Moricet

1 BERGOUNIOUX, Pierre, La puissance du souvenir dans l’écriture

L’entretien dans son intégralité est disponible dans la revue papier Inferno 09, à paraître en septembre.

Photos : Flora Moricet

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