FESTIVAL TRANSAMERIQUES 2017 : REDECOUVRIR MONTREAL

Envoyé spécial à Montréal.
FESTIVAL TRANSAMERIQUES 2017 – 11e édition – Montréal (CA).

Pour la 11ème édition du nouveau Festival TransAmériques, son directeur nous annonçait dans un portrait que nous lui consacrions dans le 8ème numéro de notre revue (papier) qu’elle serait le moyen de redécouvrir la ville pour le 375ème anniversaire de sa création au Canada et, de ce point du vue, Martin Faucher ne déçoit pas.

Runaway Girl : un Butho sans fard.
On commence le périple par une incursion dans une vieille maison de la rue Aylmer où naquit une partie de sa famille et où vécu la danseuse et chorégraphe Jocelyne Montpetit. La maison où habitait encore dernièrement son père est sur le point d’être rénovée, sinon vendue. Dans un quartier bourgeois et anglophone où cette famille louait des chambres à des musiciens de jazz américains, il ne reste rien que les traces d’un temps qui a passé. Première étonnement c’est que, finalement, lorsqu’on passe son temps dans des festivals, on a peu l’occasion de rentrer dans les maisons privés, notre vie se résumant à la chambre d’hôtel, son lobby, les théâtres et les gens qui les fréquentent. Donc, on peut entrer dans des pièces assez petites et nombreuses auxquelles on accède par les escaliers de ces maisons assez typiques qu’on aperçoit en se promenant dans les rues de Montréal avec un sous sol parfois, un rez-de chaussée donnant sur un jardin, un ou plusieurs étages auxquels on accède par un escalier qui sert aussi de balcon. L’intrusion dans une maison dépouillée mais qui garde tout son charme est donc possible à l’occasion de Runaway Girl jusqu’a visiter seuls, longuement, chaque pièce, les étages. Une délicate installation des quelques objets qui restent permet de découvrir aussi de la vaisselle, un poste de radio, un évier cassé… Une fois le tour plus ou moins achevé, on entend une porte coulissante qui grince sous le geste délicat de la danseuse qui apparaît dans une longue robe ancienne à la dentelle un peu jaunie. Apparaît Jocelyne Montpetit, si proche, concentrée, chaque geste est pesé, sans emphase et avec une maîtrise parfaite. On constate bien sa formation butho et toute sa réflexion sur le geste juste. Bien sur, elle évoque sa vie dans cette maison, mais elle entonne une ode au passé. La pièce s’achève par le dépôt de la robe au sol dans ce qui pourrait être la salle à manger. Elle prend un manteau noir dans un placard, ferme les tiroirs des commodes du salon, ouvre la porte d’entrée et sort. Elle est passée. Elle a vécu. Elle est partie. Magnifique métaphore de la vie. Grande maitrise des émotions avec une proximité rare avec la danseuse qui ne s’en effraie pas. Maison hantée comme débarrassée de ses fantômes. Intrusion dans la vie des gens. Le meilleur moyen de mieux connaître la ville, assurément.

100% Montréal vaut bien un sondage.
L’événement de cette édition est sans nul doute la version 100% des berlinois Rimini Protokoll et cette version « spéciale Montréal » qui, malgré quelques longueurs, est assez réussie. Réussie parce que tout à fait conforme à la mentalité des Québécois qui sont fiers, à juste titre, de leur ville, de leur région… Tuerais-tu pour défendre ta ville interrogent les créateurs du spectacle ; c’est dire les extrêmes où ils sont arrivés pour défendre à la fois une ville mais un mode de vie, une société métissée et respectueuse des autres… Le principe du spectacle est simple, puisque notre civilisation fait feu de toutes les statistiques possibles, les Rimini Protokoll, font au préalable une importante analyse de la composition de la population, des ses ressources, des ses caractéristiques et replacent tout cela dans un spectacle qui débute par une prise de parole de 100 personnes vivant à Montréal et qui représentent la population de la ville ; cela vaut bien un sondage. Ensuite, après cette présentation individuelle, les sociologues de la Compagnie Protokoll vont poser un certain nombre de questions avec la nécessité de réponses brèves du genre oui ou non, moi ou pas moi… et c’est la le génie de l’histoire, c’est qu’au détour de questions banales vont se glisser des questions d’actualité spécifiques au territoire qui va permettre aux artistes de remporter la manche de l’adhésion du public au concept et haut la main. C’est à la fois un véritable cours de sociologie et de statistiques puisque les gens dans la salle comptent ceux qui sont pour ou contre le rétablissement de la peine de mort mais aussi ceux qui sont pour au contre une bonne prise en charge des soins médicaux… le plus drôle étant ces phases interminables de travaux qui ont lieu depuis des années dans la Ville et dont le Montréalais se lassent… Donc, « comment faire parler la ville », demande le premier intervenant et bien, en questionnant ces habitants ! C’est simple, mais il fallait y penser. 64 personnes sur 100 sont nées au Canada… 2 sur 100 en Chine : trouvons deux chinois pour ajouter au panel. Ainsi, retrouve-t-on sur scène 52% de femmes pour 48% d’hommes, telle est la Ville à dominante féminine… Et les 19 arrondissements des 6 zones que compte Montréal sont passées au peigne fin…
Le spectacle est sans cesse émouvant puisqu’en cents phrases, la vie des gens nous apparaît dans leur incroyable originalité et différence. Ils sont Montréal. C’est eux mais c’est nous dans la salle, dans le monde avec nos réactions, nos habitudes, nos engagements, nos certitudes, nos blocages et notre roueries : qui triche lorsqu’il doit payer ces impôts ? en plein jour deux se groupent, lumière éteinte, c’est bien plus… Ce spectacle sous forme de jeu « action – vérité » fonctionne et informe sinon « cultive » le public sur sa ville au point de déclencher des Ah ! et des Oh ! de satisfaction ou d’opposition. C’est l’agora moderne, peut-être une forme nouvelle de « démocratie participative » digne du sénat de Rome, celle d’avant la professionnalisation de la politique. Des questions cruciales telles celles de savoir si dans 100 ans cette région du Canada parlera encore français juxtapose celles se savoir qui danse sur les chansons de variété de Yann Perreau ! c’est dire… Un moyen interactif de mieux connaître la ville et son caractère unique. Objectif atteint.

Pôle Sud : un théâtre documentaire qui fait renaître un quartier et ses habitants.
Un peu plus loin de la place des arts, vers le quartier de la rue Panet, là où une population pauvre mais cocasse résidait, se trouve le Théâtre Espace Libre qui accueille et présentait le remarquable et touchant travail d’Anaïs Barbeau – Lavalette et Emile Proulx-Cloutier. En sortant, la question était : quelqu’un saurait-il faire cela en France avec une économie de moyens et cette percutante vérité ? Pas sur. Le principe qui mène à Pôle Sud est simple. Partant de ce quartier dit du « centre-sud », les deux auteurs ont mené des interviews qui permettaient non pas de faire émerger des personnages mais des personnes fortes, habitées de leur vécu, de leur contradiction, de leur penchant. C’est bouleversant lorsque la trans Jacqueline, cette ancienne effeuilleuse qui passait sa vie dans des bains de champagne pour son show, arrive sur scène. C’est criant de vérité mais sans esbroufe lorsque Johanne chante a tue tête du Diane Dufrêne… le secret de cette réussite : la voix OFF. Seulement quelques actions sur scène menées par les personnages. Une concentration sur des mots, les leurs et donc une émotion plus profonde, plus primitive que si ces mêmes amateurs étaient à dire sur scène leur vie… Là aussi, un bon moyen de connaître Montréal et ses habitants, ses quartiers, la vie telle qu’elle est dans ce coin du Canada.

Emmanuel Serafini

Photo Andrea Lopez

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